Mais la perfection du langage, c’est d’établir une médiation entre l’émotion et l’idée, c’est-à-dire entre cette source ineffable d’où jaillissent toutes nos pensées au fond même de notre moi et cette forme abstraite qu’elles prennent lorsqu’elles se détachent de nous comme des étrangères pour entrer dans un monde qui n’est celui de personne et qui est pourtant celui de tous. Il n’y parvient que par le moyen de l’image qui est la figure sensible de l’idée, modelée pour ainsi dire par l’émotion qui l’a fait naître. Qu’est-ce qu’une idée qui n’est point encore formulée ? C’est une émotion encore enveloppée dans le demi-jour de la conscience et qui n’a point encore subi l’épreuve de la lumière. Elle ne peut y réussir qu’en se changeant en idée et il n’y a point d’idée séparée d’une forme qui la manifeste. Aussi pour les Anciens l’idée et la forme ne font qu’un. Toute la vie de l’esprit consiste dans cette sorte de retour à l’émotion, qui est la racine même de notre vie, et qui se convertit en idée dès qu’elle est capable de se montrer au jour : mais alors elle est déjà une image.
Le langage est à la frontière des deux mondes : il leur permet de communiquer. Aussi Nietzsche disait-il justement que la vertu du langage, c’est d’élever le signe jusqu’à la dignité de l’image. Et nous n’avons découvert la vertu d’aucun mot, même du plus abstrait, s’il n’est pas devenu pour nous une image au sens le plus rigoureux du terme, qui est d’être une imitation. Le langage est une participation à la vie de l’esprit et, comme le voulait Platon, toute participation est elle-même une imitation. Le véritable langage est un médiateur entre les choses matérielles et les spirituelles, et nous apprend à considérer celles-là comme les images de celles-ci.