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Ce serait refuser de donner un sens soit à l’univers, soit au langage, que de ne point chercher dans l’esprit la faculté qui le leur donne. Car l’esprit, c’est le sens même des choses. Mais le langage l’oblige à prendre corps et visage. Dans ce corps, il met en œuvre ses propres pouvoirs de manière à faire éclater leur diversité et leur unité : dans ce visage, il se montre à tous les regards, ce qui est le seul moyen qu’il ait de se livrer et de s’offrir.

Ainsi le langage ne se borne pas, comme on le dit, à exprimer la vie intérieure : il l’incorpore à notre vie sensible et manifestée. Jusque là nos pensées flottent sans contour et sans âge dans un monde qui semble à peine réel. Le langage les oblige à en sortir soit pour s’emparer des choses qui déjà existent, soit pour en imaginer d’autres afin de les produire.

Car, dans l’explication du monde comme dans l’emploi du langage, nous observons toujours le même aller et le même retour. Nous pouvons tantôt en partant du monde, tel qu’il nous est donné, nous élever vers l’esprit qui l’anime et qui l’éclaire, et tantôt, en partant des exigences de l’esprit, entreprendre par notre effort de les réaliser dans le monde. Et nous pouvons aussi tantôt chercher le secret d’un autre dans les paroles qu’il nous fait entendre, et tantôt révéler notre propre secret par les paroles que nous prononçons.

C’est que le mystère de l’esprit ne fait qu’un avec le mystère des choses : et c’est le mystère même de l’Incarnation. Toute action de l’esprit est une incarnation véritable : mais la parole la met pour ainsi dire à notre portée. Car il y a dans les rapports entre Dieu et le monde, à plus forte raison entre Dieu et le corps humain, une disproportion si démesurée qu’elle passe le pouvoir de l’imagination ; mais, dans la parole, il s’agit d’une action dont nous disposons, et de toutes les actions qui ébranlent le corps la plus légère, où l’intervalle semble prêt de se combler entre la chair et l’esprit, comme si la pensée par son exercice pur suffisait à se donner un corps presque dématérialisé.

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