Si le langage donne à une pensée jusque là virtuelle une sorte d’actualité, tout ce qu’il nous suggère prend place aussitôt dans le monde où nous vivons : et la genèse du langage est la genèse d’un monde qui nous fait comprendre l’autre, qui s’y oppose et pourtant l’illumine. Il prend naissance dans l’acte de la pensée qui, comme l’acte de la puissance créatrice, est lui-même intime et indivisible, mais qui doit s’exprimer pour se connaître, et même pour être. Cet acte est une sorte de premier commencement éternel, replié dans sa propre possibilité jusqu’au moment où, par une sorte de consentement insensible, il accepte de se manifester, c’est-à-dire de se produire à la lumière du jour.
Il semble que la parole n’apporte aucun accroissement à la pensée, non plus que la création à la perfection du créateur : et pourtant sans elles deux il semble que la pensée sommeille et que le créateur se repose. De part et d’autre nous trouvons une richesse surabondante qui aspire à se répandre dans une générosité sans mesure. De part et d’autre on ne possède rien de ce qu’on garde et tout de ce qu’on donne. Rien ne peut appartenir à la pensée ni à Dieu que tous les êtres n’y participent. On reconnaît ici le caractère des choses infinies qui est de ne rien pouvoir ajouter à ce qu’elles sont et pourtant d’y ajouter toujours.
Dans le langage la pensée, comme Dieu dans la création, ne fait jamais d’autre don que le don d’elle-même, mais, comme lui aussi, elle proportionne en quelque sorte le don qu’elle fait à la capacité de celui qui le reçoit ; et c’est pour cela que le langage est toujours inégal à la pensée comme la création au créateur : ce qui explique cette double solitude qui les enveloppe, qui ne cesse pourtant de témoigner et de produire, sans jamais s’enrichir ni se tarir.