Le langage est un monde intermédiaire entre la possibilité et la réalité. Il n’est qu’une possibilité tant que la parole et l’écriture n’ont point commencé de le réaliser, et une possibilité muable en tous sens dont nul ne peut mesurer toutes les ressources. Et il est une réalité pourtant, car la parole et l’écriture obéissent à des lois qu’elles ne violent point sans manquer leur objet. Non seulement le langage étend sa juridiction à la fois sur tout ce qui est et tout ce qui peut être, non seulement il conserve ce qui a été et devance ce qui sera, non seulement il ressuscite l’idée des choses quand les choses ont péri ou l’évoque avant qu’elles soient nées, mais encore il véhicule la pensée qui ne connaît ni le temps ni le lieu à travers la totalité de l’espace et de la durée.
On dit toujours que la pensée est fuyante et que le propre du langage, c’est de réussir à la retenir et à la capter. Cela s’applique assez bien à ces états passagers que nous faisons entrer ensuite dans la trame de l’histoire. Mais il n’en est pas ainsi lorsqu’il s’agit de pensées véritables. Il y a dans toute pensée un caractère d’éternité. Elle nous semble évanouissante, non point parce qu’elle est dans le temps, mais parce que nous y sommes. Ce n’est pas elle qui passe, mais c’est nous qui passons, attirés par d’autres soins, qui détournent d’elle notre regard. Elle déchire la durée comme une sorte d’éclair, mais c’est une ouverture sur une lumière surnaturelle qui se referme aussitôt. Le mot est comme un talisman qui nous en redonne l’accès ; chaque fois qu’il est prononcé, il nous découvre à nouveau l’éternité par la fenêtre étroite de l’instant.