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Le langage prend naissance au dedans de nous, il n’est d’abord rien de plus que le cri, qui est le jaillissement de l’émotion rompant les barrières du corps et remplissant d’ondes concentriques tout l’espace environnant. Il est la voix de l’espèce, un signe de reconnaissance, un appel de détresse ou d’amour entre individus du même sang. Et le langage le plus fin n’est qu’un cri retenu, modulé et apaisé. On ne peut l’isoler de la bouche que brûlent les passions, ni du regard qui rayonne de leur feu. Il est inséparable de la physionomie qui est elle-même un langage muet auquel tout le visage contribue, et de la mimique dans laquelle tout le corps est entraîné. Mais lorsque nous commençons à nommer les choses, c’est afin que par leur moyen le monde tout entier prolonge notre corps et devienne pour nous un langage, c’est-à-dire un visage chargé de signification qui est, si l’on peut dire, le visage même de Dieu.

Mais il faut toujours qu’il s’adresse à quelqu’un ; nommer, c’est toujours appeler. Et l’on a dit non sans raison, bien que d’une manière un peu étroite, que le langage transmet des ordres et des avertissements et qu’il ne désigne des objets qu’ensuite, ou encore qu’il prescrit avant de décrire. L’impératif précède l’indicatif, à condition d’y joindre l’optatif et tous les modes par lesquels je parle à mon semblable avant de lui parler des choses.

Cependant le miracle du langage, ce n’est point de traduire une émotion actuelle, ni une chose présente. C’est d’évoquer des émotions possibles et des choses absentes. Il révèle la vertu qui lui est propre dans l’absence beaucoup mieux que dans la présence : et de l’absence même, il fait une présence plus subtile. Le propre du langage, c’est de représenter ce qui n’est pas plutôt encore que ce qui est. Il applique ma pensée au passé et au futur. Il donne une réalité à l’objet du souvenir et à l’objet du désir. Il n’est pas tout à fait faux de dire que le langage est créateur, car il consiste moins à nommer des choses qu’à reproduire leur image quand elles ont disparu, ce qui est proprement les rappeler à la lumière, c’est-à-dire à l’existence.

Plus qu’aucun objet, qu’aucune image ou qu’aucune émotion, il possède une puissance d’évocation qui est véritablement sans limites : car il nous délivre du lieu et de l’instant et il associe à une infinité d’expériences réalisées une infinité d’expériences imaginées. Cela est vrai même des noms propres : ce qui leur donne un prestige qui dépasse souvent celui de la personne de chair et d’os.

Son domaine propre n’est donc pas celui des choses, mais celui des idées, des idées qui n’ont d’existence que par l’acte même de l’esprit qui les soutient, auquel le mot donne une sorte de point d’attache dans le monde matériel et qu’il nous permet de ressusciter indéfiniment. S’il est vrai que nul être ne parle jamais que de soi et des autres choses que dans leur rapport avec soi, et si le propre de l’idée, c’est d’atteindre notre intimité même, mais en la désindividualisant, on peut dire que la gamme du langage s’étend tout entière entre le cri, cette suprême impudeur, et l’abstraction, qui est une suprême pudeur.

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