Pourtant on ne peut pas accuser trop vite l’insincérité du langage. Car s’il ne se confond jamais avec la pensée, c’est pour nous permettre de la former et de la régler. Elle s’achève en quelque sorte dans le langage qui l’exprime. D’autre part il ne me trompe jamais tout à fait : car l’arrangement même des mots et l’inflexion de la voix laissent toujours percevoir à une oreille assez attentive, au delà même de ce que l’on dit, l’intention qu’on a de le dire.
L’exacte sincérité est toujours obtenue laborieusement : il y faut, à l’égard des mots, beaucoup d’adresse, et à l’égard des autres êtres beaucoup de bonne volonté. Et pourtant il y a une parfaite simplicité qui triomphe sans effort de la dualité de la pensée et du langage, comme de la dualité même entre celui qui parle et celui qui écoute.
Nul ne pourra comprendre la double essence du langage et de la pensée qui n’aura point pénétré jusqu’à cette source commune où l’on voit leurs eaux tantôt se séparer et tantôt s’unir, où le mensonge est toujours prêt à paraître comme un témoignage à la fois de notre faiblesse et de notre puissance, où la sincérité elle-même doit toujours combattre pour défendre une pureté toujours menacée. L’ambiguïté du langage qui porte à la fois le vrai et le faux, la sincérité et le mensonge, c’est le mystère de notre vie secrète, au moment où elle produit son apparence dans le monde. Et tous les reproches que l’on a adressés au langage ont la même origine : c’est qu’étant fait pour l’action et pour la communication, il est impropre à traduire l’individuel pur et les états naissants. Il grossit et durcit l’intention ; il la falsifie parce qu’en l’exprimant déjà il la réalise. Et l’on peut dire du langage que, dans ses formes les plus délicates, il parvient à pénétrer jusque dans les lieux cachés où s’élaborent toutes les genèses, mais qu’il est incapable de s’y tenir, et nous oblige toujours à prendre la responsabilité de les manifester, c’est-à-dire de les accomplir.