Mais cette séparation que le langage produit entre les hommes n’est pas seulement le témoignage de leurs limites et, dans ces limites mêmes, du mystère de leur existence unique et incomparable. Elle peut être aussi le produit de leur volonté. Et le langage qui cherche à vaincre la séparation peut aussi la fortifier et la servir.
L’écart entre le langage et la pensée est parfois un piège dont je cherche à abuser : c’est alors l’équivoque, dont il est dit dans les Proverbes qu’elle est en abomination à l’Éternel. Mais le langage n’est une puissance de vérité que parce qu’il est aussi une puissance de mensonge. Il peut tromper autrui sur ce que je suis, au lieu de le lui montrer. Plus industrieux que le silence, il substitue à mon propre personnage un personnage d’emprunt que je modèle selon mes desseins. Il fait que mon être et mon apparence s’opposent, au lieu de coïncider. Et il accuse à la fois la force et la faiblesse de la volonté qui a plus d’action sur celle-ci que sur celui-là. La vertu et l’ivresse du mensonge, dont il y a bien des formes différentes, c’est de faire de nous un magicien, c’est de nous permettre, comme Dieu, de créer un monde, qui est, il est vrai, un monde d’illusions, et d’obliger, au moins pour un moment, les autres hommes à y vivre. Mais il n’y a point de langage qui ne participe jusqu’à un certain point du mensonge : et tout langage est véritablement une magie, comme on le reconnaît du langage poétique.