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Ce n’est pas nous qui avons donné l’être aux choses et elles échappent toujours plus ou moins à nos prises. Le propre du langage, c’est d’y substituer les mots, qui sont des choses encore, mais légères et ductiles, auxquelles nous donnons l’être et le retirons tour à tour. Il dote nos états d’âme d’une sorte de réalité qui diffère à peine de nous-même, et les arrache au secret de notre cœur, pour les montrer aux autres dans un signe fugitif qui oblige à les ressusciter.

Mais ce langage même par lequel l’esprit affirme sa liberté et sa puissance crée à l’esprit d’immenses devoirs. Car il est inévitable que l’esprit puisse en abuser par le triple effet de l’abstraction, de l’imagination et du mensonge. Ainsi le voit-on se complaire tantôt dans ses pures opérations, tantôt dans ses rêveries et tantôt dans ce pouvoir qu’il a de donner le change à autrui en l’introduisant dans un monde qui diffère du monde réel.

Le langage nous montre comment l’homme pèche à la fois par faiblesse et par volonté : ce qui se produit dès que l’attention devient moins parfaite et moins pure, ou qu’elle cesse de suivre les contours de l’objet avec assez de probité et de désintéressement. Ainsi le langage enregistre toute infidélité, même la plus légère, que nous pouvons commettre soit à l’égard de la pensée, soit à l’égard de la réalité. Il jette de l’une à l’autre un pont à la fois fragile et mobile qui se trouve à chaque instant rompu, puis rétabli. Le péril de l’expression, c’est de manquer l’une ou l’autre rive ; et sa vertu, c’est de garder l’exacte mesure sans rester en deçà ni passer au delà.

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