Si la création du langage ressemble à la création du monde, elle a ce privilège sur elle qu’elle dépend de nous et qu’il faut sans cesse la reproduire, au lieu de se contenter de la subir. De plus, elle garde par rapport à l’autre une sorte de liberté, car elle la recouvre sans se confondre avec elle. On le voit déjà dans l’imposition du signe, qui se distingue de l’objet, mais en me permettant de le reconnaître : cette reconnaissance à son tour est un acte de l’esprit, le seul dont il soit capable en présence des choses qui lui sont offertes et qu’il n’a point lui-même créées.
Dès lors le langage est une marque de possession que l’esprit imprime sur les choses, mais qui reste toujours jusqu’à un certain point une marque libre, qui doit correspondre avec elles, mais qui n’y parvient pas toujours, qui doit produire une communication avec les autres hommes, mais à qui il arrive de la manquer.
On peut donc dire du langage que, s’il est un autre monde créé par la pensée, mais qui ne coïncide jamais tout à fait avec le monde réel, c’est afin de nous permettre précisément de le comprendre et de le modifier. Ainsi on le voit suivre dans le monde réel tous les chemins de l’attention et du désir.
Or, c’est dans cet écart entre le langage et la réalité que l’esprit nous découvre l’indépendance de son propre jeu. Car les noms qu’il donne aux choses, et qui peuvent varier selon ses besoins ou ses caprices, emprisonnent les choses, au lieu de se laisser emprisonner par elles. Ils représentent leur signification, c’est-à-dire tout à la fois leur essence et leur affinité avec nous. Ils entrent en relation les uns avec les autres pour désigner non pas proprement les relations que les choses ont entre elles, mais plutôt l’usage que nous pouvons en faire, et toujours un ordre logique ou pratique que nous substituons à l’ordre réel. Ainsi les mots ne viennent pas seulement se poser sur les choses comme les signaux qui les désignent à notre attention, ils s’insinuent aussi entre les choses : ils les enferment dans un réseau de mailles aussi fines que nous le voulons et que nous ne cessons de défaire et de refaire pour que rien en elles ne puisse échapper à notre pensée ni à notre action. Le langage nous donne une sorte de maîtrise du monde créé ; mais c’est à condition de lui demeurer fidèle, et quand il semble qu’il le dépasse, c’est tantôt pour donner corps à un monde de chimères, tantôt pour pénétrer jusqu’à son invisible secret. Mais le propre du langage, c’est d’établir entre le monde et l’homme une alliance vivante et de les mêler sans cesse l’un à l’autre. Il ne retient de tous les objets qu’une propriété, qui est celle de servir de véhicule à nos sentiments et à nos pensées, et le lien qui unit les objets entre eux ne cesse d’être noué et tressé avec celui qui unit les hommes les uns aux autres.