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À l’inverse de ce que l’on croit, il est difficile souvent de hausser la pensée jusqu’à la dignité du langage. Il y a dans chaque mot une unité sonore et significative, qui est comme un infini présent que notre âme s’efforce de saisir, mais sans y réussir jamais tout à fait. Il arrive que nous auscultions les mots, selon Anatole France, qui connaissait bien leur vertu, pour essayer de prendre possession du son et du sens : mais toutes les oreilles ne sont pas également justes, ni également attentives.

Il existe entre la pensée et le langage deux mouvements réciproques, comme dans les rapports de deux interlocuteurs : tantôt c’est la pensée qui cherche dans le langage une forme qui lui réponde, et tantôt le langage qui cherche dans la pensée une action qui l’égale. Car si le langage est le corps de notre pensée, il n’est pas son œuvre ; elle le trouve devant elle aussi bien dans la parole que dans l’écriture : elle n’en a que la disposition. Il nous renvoie vers la pensée qui l’a formé afin de nous obliger à exercer la nôtre. Il arrive que celle-ci lui soit inférieure. C’est dans ce va-et-vient de la pensée et des mots que les différentes consciences se pénètrent, se modifient et se dépassent l’une l’autre dans une incessante émulation.

Mais l’emploi du langage n’est jamais sans périls : car l’habitude y suffit, qui amortit en lui à la fois le son et le sens. Ceux-ci doivent être sans cesse retrouvés, c’est-à-dire recréés. Et il est admirable que le langage le plus parfait soit comme une rencontre entre la spontanéité la plus libre et la plus attentive docilité. On a tort de louer ou de blâmer le langage, mais on ne loue ou on ne blâme jamais autant qu’il le faut l’usage qu’on en fait. Qu’il y a d’hommes pour qui toute la réalité des idées se résout dans celle des mots qui les expriment. Qu’il y a peu d’hommes dont on puisse dire que les mots les plus familiers, transmués aussitôt en idées, ouvrent devant eux les portes d’or de la vie spirituelle.

Cependant il y a une mesure que l’on risque toujours de passer : car il n’y a guère d’écrivain qui, se servant d’un mot, ne veuille lui faire dire plus qu’il n’a jamais dit et qui ne lui fasse dire parfois plus qu’il n’a peut-être lui-même pensé. Et cela explique ce qu’on entend par les bonheurs d’expression et pourquoi il arrive que celui qui écoute mette plus de choses dans les paroles que celui qui les prononce. Ce qui est une singulière leçon de modestie.

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