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On s’est toujours plaint de l’écart qui sépare la pensée du langage ; on a toujours opposé la richesse et la vie, le caractère personnel et créateur de l’une à l’indigence, à l’inertie, à l’usure anonyme de l’autre. Bergson plus qu’aucun autre a insisté sur cette disconvenance qui rend toute pensée proprement inexprimable par le langage, et qui l’oblige à faire un perpétuel effort pour vaincre ses résistances et pour le régénérer.

Cependant s’il est vrai que les vertus de la pensée ne s’éprouvent précisément que par le langage, si elle n’est rien de plus, avant de s’exprimer, qu’une virtualité impuissante, dès qu’elle y parvient elle hausse le langage jusqu’à elle, elle l’anime et fait paraître en lui des possibilités inconnues. Leur union est toujours imparfaite et précaire ; mais leur séparation ne peut même pas être imaginée. Dans cette mystérieuse symbiose, l’une a besoin de l’autre pour prendre corps, mais ce corps n’a de vie que celle que l’autre lui donne. Le langage sans doute paraît pauvre et raide et commun en comparaison de la pensée dont la subtilité, la souplesse, la puissance de renouvellement sont proprement sans limites.

Mais cette condamnation du langage ne doit pas être trop sommaire : car ses ressources sont elles-mêmes incomparables. Les mots qui ont passé pendant des siècles de bouche en bouche se sont, dit-on, usés comme une monnaie ; mais l’usage ne les a pas seulement usés, il les a chargés de sens ; il leur a donné une densité et une plénitude, une multiplicité d’acceptions et de résonances associées et mêlées les unes aux autres qu’il nous est impossible de retrouver, ni d’épuiser. Le langage contient sous une forme latente toutes les puissances qu’a accumulées en lui l’expérience des siècles, toutes les idées, tous les sentiments, toutes les espérances qui ont traversé la conscience humaine.

Le langage est la mémoire de l’humanité : il conserve toutes ses acquisitions. Il est infiniment plus riche que la pensée d’aucun individu : il y a donc en lui une fécondité dont nul être au monde n’arrivera jamais à prendre la mesure. Il est le passé présent, le passé de tous les êtres qui ont incarné en lui leurs pensées les plus hautes et les plus familières. Jusque dans l’inflexion et la résonance de chaque mot, on trouve la trace de tous les états d’âme qu’il a servi à traduire. Et quand on dit du mot qu’il suggère plus encore qu’il n’exprime, c’est pour évoquer non pas seulement tout ce passé qu’il agglutine, mais tout un futur qu’il porte déjà en lui et qu’il n’est point encore parvenu à susciter. Ainsi dans l’instantané le mot traverse le temps : il est, si l’on peut dire, le trait d’union, dans notre pensée elle-même, entre le passé et l’avenir, entre le possible et l’accompli.

Toute notre tradition tient dans notre langage : les mots traditionnels sont aussi les plus pleins et les plus beaux. Les inventions les plus émouvantes ne font que retrouver son essence la plus profonde et la plus cachée. Et la philosophie la plus nouvelle n’est qu’un commentaire du langage le plus ancien.

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