Le langage n’est rien s’il n’est pas le trajet de la pensée à l’action. Mais il arrive qu’il perde tout contact soit avec l’une soit avec l’autre, soit avec toutes deux.
Il n’y a point de langage sans que la parole soit d’abord proférée. Et la pensée prend alors une sorte de consistance matérielle qui s’aggrave encore par l’écriture et dans laquelle elle risque de se mortifier et de s’ensevelir : c’est à celui qui écoute, à celui qui lit qu’il appartient de la ressusciter. Mais le péril est pour lui qu’après s’être délivré de l’esclavage des choses, il retombe sous l’esclavage des mots qui est plus subtil, mais qui est pire. On voit maintenant pourquoi il est plus aisé de parler que de penser ; la distance est souvent grande de l’un à l’autre. Elle ne l’est pas moins du dire au faire. Car la plus petite action exige plus de nous que le plus grand flux de paroles. Il est aussi plus difficile, comme on l’a dit, d’éprouver un sentiment d’amour que d’en écrire un gros livre. Mais c’est le propre de l’écrivain le plus grand non seulement de ne jamais rompre entre la pensée et le signe, ni entre le signe et la chose, mais de franchir le double intervalle qui les sépare, et, dans le signe même, d’abolir le signe afin de faire coïncider la pensée et la chose.