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Il y a plus : c’est parce que le langage a sa source dans la pensée qu’il nous révèle sans doute le secret même de la création. Car c’est par lui que la pensée se réalise, et si la pensée est l’action la plus pure, sans le langage elle demeure virtuelle, elle est une puissance sans effet. Ainsi le langage, c’est la pensée en exercice, mais qui déjà se matérialise.

Il ne suffit pas de dire que le mot n’est point encore la chose : car le mot est prononcé ; et ce petit mouvement des lèvres suffit à ébranler l’univers. Le mot est un intermédiaire entre la pensée et l’action, une action qui se cherche et qui commence à s’ébaucher, une promesse d’action qui peut-être ne sera jamais tenue. Sa vertu, c’est d’être non point un objet que je retrouve, mais un mouvement dont je dispose et qui peut être répété indéfiniment. Et pourtant le ton avec lequel je le prononce, l’assemblage où je le fais entrer le rendent toujours nouveau, de telle sorte que sa signification se transforme sans cesse et m’étonne toujours.

On croit parfois que la pensée sans le langage serait une pensée plus pure ; mais c’est seulement un désir, ou une volonté de pensée, non pas une pensée qui s’exerce et qui s’accomplit. Elle est le germe, et non pas la croissance. Elle est comme l’intention, mais avant qu’elle agisse. Il faut se méfier de ceux qui accordent toute leur prédilection à ces premiers mouvements de l’âme et qui refusent de les pousser jusqu’à la lumière du jour : c’est là le signe d’une grande complaisance en soi-même, qui ne va point sans beaucoup de lâcheté et de paresse.

On a le droit de dire que le langage donne des chaînes à la pensée : et cela est même vrai en deux sens, puisqu’il l’empêche de fuir et qu’il la contraint dans son libre jeu. Mais il est vrai aussi qu’il la délivre, car, sans cette contrainte, la pensée resterait prisonnière dans les limites du possible et sans accès dans l’univers où nous sommes.

La pensée n’est d’abord qu’un rêve sans consistance. On s’étonne que ces lueurs fugitives qui traversent un instant notre conscience, qui nous paraissent à nous-même sans réalité, comme des feux follets de la caverne intérieure que la lumière du jour suffira à faire évanouir, puissent parfois soutenir une telle épreuve, acquérir tout à coup une solidité et un éclat qui en font l’objet commun de tous les regards. C’est le langage qui obtient ce prodige. Il transpose, si l’on peut dire, l’individuel dans l’universel et, au lieu, comme on le croit, de l’appauvrir, de lui ôter l’originalité et la vie, il lui donne la substance et l’accroissement ; il lui ajoute la chair et le sang.

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