La parole et l’écriture sont les deux portes du langage. Et la vertu du langage, c’est d’obliger la pensée de l’individu à retrouver, en se proposant à autrui, une expérience commune dans laquelle elle puise et qu’elle modifie toujours. Il ne réussit à manifester le secret des consciences et à établir entre elles une vivante communication qu’à condition d’inscrire la pensée de l’individu dans un monde qui est celui de tous.
Les débats que le langage fait naître ont moins pour effet de tracer une ligne de séparation entre les différents êtres en leur révélant leurs dissentiments, que de découvrir à chacun de nouvelles perspectives sur un monde dont tous les êtres ensemble n’auront jamais fini d’explorer la richesse. Les conversations les plus graves dans lesquelles les hommes cherchent non point à se vaincre, mais à s’éclairer et à se convertir, montrent la même foi dans une même vérité, bien qu’ils ne réussissent pas tous à pénétrer en elle avec la même profondeur.
Qu’il s’agisse de l’émotion ou de l’idée, le propre du langage, c’est de désigner une action tout intérieure, mais qui est telle qu’elle intéresse les autres êtres autant que nous-même. Or cette action à son tour se répand de proche en proche et tous les objets auxquels nous donnons des noms représentent les termes auxquels elle s’applique, que nous proposons à l’attention d’autrui, dont nous entendons nous servir et modifier les relations mutuelles. Le langage n’est pas destiné à exprimer tantôt des actions de l’âme et tantôt des objets extérieurs à l’âme, mais à les joindre de telle sorte que chacune de ces actions vienne se poser sur un objet qui la symbolise et la ressuscite indéfiniment.
Ainsi le langage brise l’unité du monde : il y distingue les objets privilégiés de mon intérêt. Il les désigne ou il les signale à l’attention des autres hommes afin de marquer toutes les opérations de pensée dont chacun d’eux peut être le siège ou le témoin, et de les suggérer à tous ceux qui doivent former avec nous une même société spirituelle.