Le temps est propice pour considérer à nouveau ce point d’éclosion où la pensée naissante commence à se réaliser dans le langage avant de prendre figure dans le monde et de le former à son image. La discipline du langage est la même que la discipline du silence : il y a un silence de la pensée que les paroles les plus belles doivent traduire et non point interrompre.
Mais la parole appartient à l’instant : elle doit être rare si elle ne veut pas témoigner du vide de la pensée en croyant témoigner de son abondance. Elle doit être en rapport avec les circonstances et l’événement ; elle manque son objet si elle manque d’opportunité. Quant à l’écriture au contraire, le danger pour elle c’est qu’elle ressemble trop à la parole et qu’elle devienne périssable comme elle. Rien ne mérite de lui être confié qui ne dépasse l’instant où il s’est produit. Elle ne remplit son véritable rôle que si elle conserve celles-là seules de nos pensées dont les hasards de l’existence nous séparent à chaque instant, mais que nous voudrions pouvoir retrouver toujours. Elle risque de s’avilir si on la destine seulement à transmettre des nouvelles, à produire un mouvement d’opinion.
Elle n’est rien sans le style que la parole n’atteint que dans certaines réussites. Mais le mépris du style, si commun aujourd’hui, est le signe de la bassesse d’âme. Rien ne dure que par le style, qui est la marque même de la personne, au moment où elle appréhende le réel dans une démarche unique, et dont la valeur pourtant est éternelle. Mais la perfection du style est une perfection tout intérieure qui rend la pensée transparente, au lieu de résider, comme on le croit, dans une certaine beauté du son ou dans une certaine élégance du mouvement capables de se suffire. Il y a une pureté du style qui est une pureté proprement morale, qui se retrouve dans toutes les espèces de l’expression, et non pas seulement dans le langage et qui, libre de toutes les recherches de la volonté et de toutes les complaisances de l’amour-propre, ne peut être obtenue que par un dépouillement sévère qui, déchirant tous les voiles entre l’esprit et le réel, nous livre la vérité de nous-même et du monde dans une coïncidence miraculeuse. Une telle rencontre de la vie cachée et de la vie manifestée est toujours pour l’esprit à la fois une grâce et une résurrection.