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La corruption de la parole et de l’écriture est la marque de toutes les autres corruptions : elle en est à la fois l’effet et la cause. Et l’on ne peut songer à purifier l’une ou l’autre sans purifier son âme elle-même. La période où nous vivons est à cet égard pleine de périls : il faut veiller pour les conjurer.

Les progrès de la science ont permis de multiplier et de répandre la parole au delà du cercle familier auquel elle s’adresse naturellement : de là une sorte de disproportion entre le son qu’elle rend et l’écho qu’elle produit, une coupure qui s’accentue tous les jours entre celui qui la profère et celui qui l’écoute. Chacun de nous se trouve enveloppé dans des événements qui le dépassent, mais qui retentissent sur sa propre vie : il en parle comme s’il était capable de les juger ou de les conduire, mettant en jeu toute sa passion pour couvrir à la fois son ignorance et son impuissance. Toutes les voix qui lui parviennent ne sont plus qu’une rumeur massive où l’on ne reconnaît plus le timbre vivant d’une âme individuelle. Nous imitons nous-même trop souvent ce langage primitif et informe qui, si nous n’y prenons garde, nous tiendra lieu bientôt de conversation.

Nous nous contentons de répéter et n’avons plus le goût de découvrir. Nous perdons peu à peu cette délicatesse incomparable de l’expression qui crée entre les êtres une sorte de communication ininterrompue, toujours différente et toujours en péril, qui ressemble tout à la fois à une genèse et à une révélation. Nous n’avons plus l’expérience de la solitude où la pensée s’éprouve elle-même en se muant peu à peu en paroles, dont l’effet est à la fois de la rompre et de l’agrandir.

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