L'important n'est pas de ne pas tomber, mais d'être capable de s'élever jusqu'à certains sommets. L'homme demeure hésitant et misérable, il se laisse attirer et décevoir par les mille apparences du bonheur, il n'est qu'un manœuvre au travail plein d'une bonne volonté aveugle et douloureuse s'il n'a pas fait, au moins une fois en sa vie, une expérience miraculeuse dont le souvenir est son seul appui et qu'il cherche sans cesse à poursuivre et à retrouver : c'est celle d'un état plein d'aisance et de simplicité où toutes ses facultés reçoivent leur jeu le plus libre et le plus nécessaire, qui exclut l'effort parce qu'il le dénoue, qui donne une signification aux moindres événements, à tout ce qu'il voit, à tout ce qu'il fait, et lui apporte toujours une joie qui surpasse infiniment son attente. D'un tel état chacun de nous sent en soi à la lisière de la conscience l'obscure et imminente présence, même quand il ne réussit pas à la rendre sensible ; dès qu'elle s'offre à lui, il la bénit : il sent bien qu'à chaque instant il suffit d'un hasard, d'une occasion, d'une rencontre, d'un regard de l'attention, d'un mouvement d'abandon ou d'un simple acte de consentement pour la faire éclater. Et c'est son lumineux reflet qui l'aide encore à supporter les heures les plus grises.
Quand la grâce nous soutient, il n'y a rien qu'elle ne nous aide à accepter, même la fatigue, même la souffrance. Elle occupe tout le champ de la conscience et elle nous permet d'accomplir les besognes les plus différentes et même les plus fastidieuses sans que notre joie tarisse ou que notre unité intérieure se rompe. Quand la grâce est présente, nous cessons de regarder vers l'avenir, de désirer et même d'espérer : nous sommes comblé. Et le signe de la grâce, c'est que le présent est toujours pour nous surabondant.
La grâce, dit-on, n'est pas donnée à tous les hommes et souvent elle nous abandonne. Alors, ce qui dépend de nous, c'est ce que nous faisons quand elle nous manque : le reste de la vie ne peut être rempli que par le souvenir, par l'attente confiante, par la patience et par l'imitation des moments où la grâce était là. Mais il nous appartient encore de veiller à ne pas la laisser perdre au moment où nous l'avons, d'en garder le fruit au moment où elle se retire et enfin d'être toujours prêt à l'accueillir au moment où elle s'offre.
La grâce s'infiltre toujours en nous par des chemins que nous n'avions pas prévus. Pour être certain que nous ne pouvons rien sans elle, il faut que nous nous soyons senti au moins une fois complètement abandonné. Il ne faut pas la solliciter par une prière adressée à un dieu extérieur à nous, ni l'attendre comme une révélation ou un coup de foudre, ni la regretter comme un bonheur dont on est sevré ; car elle est en nous, même quand nous ne la voyons pas et il suffit souvent de se replier sur soi, de méditer et de pénétrer sa présence mystérieuse pour la rendre tout à coup visible comme si on l'avait fait naître.
Dans l'union avec Dieu, il ne s'agit pour nous que de nous prêter à son action et nous la détruisons chaque fois que nous essayons de la prévenir ou de la forcer. Rien n'est plus difficile que d'obtenir le parfait silence de l'amour-propre : l'ardeur même qui nous porte vers Dieu n'est pas toujours sans reproche, car l'amour-propre cherche toujours à posséder, et nous pensons quelquefois qu'il nous quitte au moment où il prend sur nous plus d'empire.