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Il y a deux sortes de biens : ceux qui, ne pouvant appartenir qu'à l'individu, sont incapables d'être partagés et ceux qui n'ont de sens que s'ils sont communs à tous, qui se forment en se communiquant et s'accroissent d'être partagés. Ceux-ci sont les biens spirituels. C'est quand nous les répandons que nous les recevons. L'individu ne peut en acquérir aucune possession particulière dont il pourrait se montrer jaloux ; car il ne peut les goûter qu'en se renonçant lui-même, en acceptant de participer à une réalité qui le nourrit et qui le dépasse. Ainsi nous devons les donner par le même acte qui nous les donne : et quand nous nous libérons des servitudes de l'amour-propre, nous nous rapprochons aussitôt des autres hommes et nous provoquons en eux la même libération. En quittant comme nous les biens qu'ils cherchaient jusque-là à retenir, ils pénètrent avec nous dans un monde nouveau où la même richesse inépuisable nous est offerte à tous : nous ne pouvons en jouir que dans une sorte de mutuelle générosité.

Au contraire, celui qui poursuit son bien propre le manque avec certitude : c'est donc un grand mal de vouloir posséder un bien qui ne soit qu'à nous. Et tous les biens que nous désirons, nous devons chercher à les partager, avoir besoin de les partager et les sentir croître par ce partage même. Le bien que nous faisons au prochain est le seul moyen que nous ayons de nous faire du bien à nous-même.

Les biens véritables ne diminuent pas quand ils passent de main en main : ils se multiplient même toujours entre les mains de celui qui les possède, en rajeunissant sans cesse l'activité qui les produit, qui en jouit et qui les communique. Les biens spirituels n'ont pas de maître ; ils sont à qui les sent et à qui les aime, ils sont à qui les prend. Et l'usage qu'il en fait, au lieu de les user ou de les détruire, est un acte d'amour qui les fait sans cesse renaître. On voit donc que celui qui donne est le seul qui possède et qu'en donnant il ne cesse de recevoir. Ainsi s'explique le paradoxe que les biens que l'on reçoit sont toujours proportionnels à ceux que l'on possède. Ainsi s'explique cette parole : « A celui qui a il sera donné davantage et à celui qui n'a pas, on retirera même ce qu'il a ». C'est qu'il n'y a pas de différence entre avoir et donner ni entre le don que l'on reçoit et celui que l'on fait. Mais les lois du monde éternel sont les lois mêmes du monde où nous vivons : ce qui donne le bonheur ici-bas le donne éternellement et ce qui rend malheureux ici-bas nous rend malheureux éternellement.

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