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Nous ne devons jamais chercher à acquérir ni à retenir aucun bien ; car on est toujours possédé par l'objet que l'on possède : c'est le moyen d'être toujours pauvre, envieux et mécontent. Mais c'est en nous passant de tous les biens, de toutes les choses possédées, que nous pourrons acquérir le seul bien véritable, qui est le pouvoir d'engendrer tous les biens, c'est-à-dire de les tirer de nous-même. On peut s'étonner que celui-là seul s'enrichisse qui se dépouille de tout ce qu'il possède. C'est que jusque-là il n'avait possédé que des biens misérables qui le rendaient soucieux, opaque et pesant : il lui suffit de les quitter pour devenir une puissance pure capable désormais de participer à tout ce qui est.

Tous les biens matériels nous accablent et nous offusquent. C'est qu'ils ne peuvent nous donner le sentiment de la possession véritable. Car on ne possède que soi et c'est pour cela que le moment de la plus rigoureuse privation devient celui de la plus parfaite plénitude.

Notre esprit doit être plus détaché encore des biens intellectuels que notre corps des biens matériels ; s'il ne peut posséder que l'activité même qu'il exerce, la seule possession qu'il peut avoir à l'égard de ses connaissances n'est pas de s'y complaire, mais de les produire. On ne possède que ce que l'on pense au moment où on le pense. Il nous semble que ce que nous savons et dont nous nous souvenons est l'objet d'une possession à la fois plus apparente et plus sûre ; mais elle ne produit qu'une satisfaction analogue à celle que donnent les biens matériels. Or la possession des biens de l'esprit comme celle de tous les vrais biens ne se distingue pas de l'opération qui les fait être : quand elle s'en distingue, c'est qu'on les a perdus.

S'il faut tendre à n'avoir pas de possession, à être parfaitement nu et dépouillé, c'est pour n'être qu'un acte qui se réalise. Car les seuls biens qui aient de la valeur sont ceux que nous ne pouvons pas perdre : ce sont donc les biens que nous portons en nous et que nous emportons toujours avec nous ; c'est la faculté de les produire tous. Tous les autres nous rendent esclaves et font peser sur nous la crainte qu'ils nous quittent. Quand nous n'avons plus cette crainte, c'est que nous les avons quittés pour nous élever au-dessus d'eux. Ainsi tous nos malheurs viennent de ce que nous cherchons hors de nous et loin de nous des biens qui sont près de nous et en nous.

Lorsqu'on demande au moi séparé de se renoncer au profit de cette grâce que nous décrivons, qui fait descendre en lui le principe même de la connaissance et de l'amour, ce moi doit éprouver un sentiment de joie et d'enthousiasme devant une telle promesse, puisqu'il sent que son être est sur le point de rompre ses limites et de s'élargir indéfiniment. Et d'autre part, il est inévitable qu'il oppose à cette action qui le soulève une résistance désespérée, puisqu'il sent qu'il doit disparaître, qu'il doit céder la place à un autre être qu'il ne connaît pas encore, dans lequel son être le plus familier sera pour ainsi dire consumé : la pensée de sa propre annihilation lui donne une inexprimable angoisse qu'il lui faut transformer en une « renonciation totale et douce ».

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