Aller au contenu

C'est parce que nous participons à l'Etre que nous tendons vers sa souveraine perfection. Mais c'est parce que nous sommes des êtres finis et matériels que nous tendons vers des biens sensibles et périssables. Ainsi, il est naturel que nous allions vers Dieu avec toutes nos facultés et vers les plaisirs avec chacune d'elles. Mais alors, il n'y a pas un seul bien sensible qui ne soit à la fois une image et une limitation d'un bien éternel. Ainsi, en le rapportant à sa source, au lieu de le diminuer ou de le sacrifier, on ne pourra que l'agrandir et le pénétrer.

Beaucoup d'hommes qui voudraient s'attacher à un grand intérêt éternel sentent de l'ennui devant les objets qui semblent destinés à relever notre goût de la vie temporelle : l'ambition, la richesse, le jeu, le luxe, l'industrie ou l'amour. Mieux que d'autres, ils pourraient dire qu'ils bâillent leur vie et que leur âme leur paraît d'autant plus vide qu'ils la sentent plus grande. Mais c'est parce qu'elle est vide qu'elle leur paraît grande : ils n'ont pas assez de force pour trouver la vérité qui, seule, pourrait la remplir. Or, le propre de la vérité, c'est précisément d'envelopper de lumière les plus petites choses et de donner un caractère divin aux tâches les plus mesquines et les plus ennuyeuses.

Ainsi c'est une erreur de penser qu'il faut, — ou bien, comme tant d'hommes, s'absorber dans la poursuite des biens matériels, en considérant les biens spirituels comme des chimères ou comme le luxe des heures de loisir, — ou bien s'attacher tout entier aux choses éternelles en méprisant et en humiliant notre vie sensible qui devient la marque de notre misère. Nul homme n'a jamais un tel choix à faire. Ce qui fait la beauté et le mystère de notre vie, c'est qu'elle ne crée aucune différence visible entre les serviteurs du corps et les serviteurs de l'esprit pur. Ils accomplissent les mêmes petites besognes, veillent de la même manière aux humbles besoins de l'organisme, vont et viennent aux mêmes lieux et fréquentent les mêmes êtres : mais pour les uns, c'est l'action extérieure qui est le but et le dénouement de toutes leurs pensées ; pour les autres, elle n'en est que l'instrument et le signe : leurs gestes matériels semblent se fondre et s'évanouir, ils ne laissent paraître à un regard pur que la signification intérieure qui les illumine.

Les plaisirs des sens sont une figure des joies éternelles ; la connaissance du monde matériel est une figure de la connaissance contemplative ; la beauté charnelle est une figure de la beauté incréée ; l'amour de l'homme est une figure de l'amour de Dieu. Aussi ne faut-il pas mépriser ces différents biens, ni prétendre les opposer aux biens véritables. Il faut en jouir selon leur nature, c'est-à-dire avec simplicité et avec innocence, mais non point sans reconnaître ce qu'il y a en eux de trouble et d'imparfait, ni sans admirer les dons qu'ils mettent à notre portée, ni sans les transfigurer de manière à retrouver en chacun d'eux un appel vers des joies plus pures.

Supprimer le surlignage