L'échelle de Jacob représente ce va-et-vient par lequel nous montons vers les choses spirituelles et descendons vers les matérielles. La chute n'est pas une première et unique défaillance dont nous cherchons toute notre vie à nous racheter : car nous ne cessons de tomber et de nous relever. Ce sont nos deux démarches jumelles. Quand nous nous attachons aux biens matériels, leur pesanteur nous entraîne. Dès que l'esprit s'en délivre, il recommence son ascension. Mais c'est le même mouvement qui tantôt nous porte au-dessus de nous-même et tantôt nous ramène à nous-même. C'est le même amour qui m'attache à moi si je retiens son élan et qui m'unit à Dieu si je consens à le suivre.
La même force soutient le vice et la vertu. On dit même parfois que les vertus sont plus belles quand elles contiennent en elles des vices qu'elles refrènent, mais qui leur donnent plus d'acuité et de verdeur. Il arrive que les vices ébranlent profondément l'activité, brisent l'indifférence qui est une sorte de sommeil ou de mort de la conscience, et communiquent à l'âme une vive impulsion qui, dès qu'elle dépasse les limites où l'égoïsme l'emprisonnait, devient le principe de toutes les vertus. Il n'y a point de puissance en nous, si mal appliquée soit-elle, qu'il faille détruire et que l'on ne puisse convertir en un bon usage. Celui qui manque de colère manque, pour surmonter les obstacles, d'une force qu'il faut mettre au service de la sagesse. Celui qui manque de désir, manque du ressort essentiel que donne à l'activité l'attrait du bien. Celui qui a trop de naïveté manque aussi de délicatesse et de pénétration. Et il y a le même principe à la racine du courage et de la colère, de l'intelligence et de la ruse, de l'amour et de la volupté.
Le plus grand péril de la vertu, c'est de nous donner la vanité de la vertu, de telle sorte que la vertu peut séparer au lieu d'unir, et l'âme, en s'élevant, commencer déjà à descendre. Dès que les biens spirituels s'offrent à nous, nous ne pouvons que les perdre si nous voulons que l'amour-propre en jouisse. La source de l'activité intérieure se tarit dès que l'amour-propre la capte pour la faire tourner à sa gloire. Ainsi, l'individu ne peut pas chercher à profiter sans les corrompre des seuls biens qui vaillent d'être désirés. Dès que l'on peut observer dans la vertu cette jalousie étroite d'elle-même qui la conduit à se replier dans une sorte de fierté secrète, c'est que l'amour-propre l'a déjà vaincue.