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Notre vie est à la jointure du corps et de l'esprit. Elle incline tantôt vers l'un tantôt vers l'autre. Et du choix qu'elle fait dépend notre lumière et notre bonheur. Mais le corps et l'esprit s'ajustent et se correspondent : chacun d'eux peut prolonger l'impulsion qu'il emprunte à l'autre. La pensée exerce parfois sa propre activité dans une sorte de délectation intérieure qui est une véritable concupiscence de l'esprit. De même le regard peut embrasser le monde dans une contemplation si pure et si désintéressée qu'elle semble presque immatérielle.

La vie est un mouvement qui doit nous faire passer par degrés de l'innocence de l'instinct à l'innocence de l'esprit. Mais pour cela il faut que la réflexion libère en nous une puissance d'initiative qui peut engendrer toutes les curiosités et toutes les perversions de l'intelligence et de la chair avant de se dénouer dans une activité qui la dépasse et à laquelle elle doit consentir. La conscience brise l'unité de la vie. Aussi longtemps que cette unité reste brisée, nous nous complaisons dans les méandres infinis de l'analyse intérieure, dédoublant toujours à nouveau ce que le premier acte de la réflexion avait déjà dédoublé : et c'est là un jeu qui ne cesse d'aiguiser notre amour-propre. Mais ce dédoublement doit nous conduire vers une unité plus parfaite ; en se dépassant, cet amour-propre doit nous permettre de découvrir en nous un être spirituel qui, par la connaissance et par l'amour, est capable de s'unir à tout ce qui est.

Ainsi il y a en nous une spontanéité égoïste et charnelle que le rôle de la volonté est de refréner et une spontanéité spirituelle et divine devant laquelle la volonté doit s'effacer. Car l'action de la volonté est à la fois très puissante et très modeste : c'est d'opposer un obstacle à chacune des formes de l'activité spontanée ou de lui laisser son libre cours. Tout le mouvement de la conscience remplit l'intervalle qui sépare l'instinct, qui devance la volonté, de la grâce qui la surpasse.

La chair et l'esprit ne sont pas deux adversaires qui s'affrontent à l'aide des mêmes armes. La matière impose à l'esprit une sorte de violence ; mais l'esprit, en pénétrant la matière, l'apprivoise et l'illumine ; il en fait une servante volontaire et attentive, heureuse de découvrir sa vocation et de la remplir. On naît chair et on devient esprit. On naît vieux prisonnier d'une longue hérédité et d'un corps dont on est l'esclave gémissant. Et la jeunesse demande à être conquise par une libération graduelle à l'égard des servitudes du corps et de l'hérédité dont la mort d'un seul coup nous dépouille.

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