Comment l'esprit pourrait-il penser un objet qui débordât sa propre capacité ? Il y a donc égalité entre le volume de l'esprit et le volume du Tout. Le propre de la conscience c'est toujours d'environner l'objet ou de l'embrasser. Tout ce qu'elle peut saisir doit pénétrer en elle. Elle n'est pas parmi les choses, ce sont les choses qui sont en elle. Nous pouvons penser qu'elles surpassent un esprit fini, mais non point l'esprit universel dont il est inséparable et auquel il participe sans jamais l'épuiser. La conscience peut être comparée à un cercle de lumière qui s'enveloppe de proche en proche dans un cercle de plus en plus vaste. L'idée d'un cercle qui ne pourrait être enveloppé par aucun autre est l'idée même de l'esprit universel ou de la souveraine vérité. C'est aussi l'idée même du Tout ; et il y a cette ressemblance entre le Tout et notre propre conscience que, comme il n'existe rien au monde qui soit en dehors du Tout, il ne peut rien y avoir pour nous qui soit en dehors de notre conscience, bien qu'elle ne cesse de s'agrandir et que notre attention ne cesse d'y faire des découvertes nouvelles.
La conscience est semblable à l'araignée placée au centre d'une toile qui la met en contact par des fils très sensibles avec tous les points de la périphérie. La connaissance est cette toile que nous cherchons à étendre sur la totalité du temps pour la tisser. Aussi la connaissance, qui nous réunit au Tout, nous donne-t-elle la joie de participer à sa perfection : l'infinité en est inséparable et il n'y a rien qui, en droit, puisse lui échapper. Il est même impossible d'avoir conscience de soi si l'on cherche à saisir son être isolément : se connaître, c'est s'inscrire dans le Tout, c'est multiplier avec lui des relations qui nous révèlent toutes nos puissances.
La conscience n'est donc pas un monde fermé qui se suffirait à lui-même. Elle reçoit d'ailleurs le faisceau de lumière qui l'éclaire : mais il lui appartient de ne pas le laisser perdre et d'en régler l'emploi. Elle fait régner en nous la loi qui règne dans l'univers, qui se retourne contre nous dès que nous la méprisons et hors de laquelle tous les actes que nous accomplissons sont frivoles et inefficaces. Car il n'y a pas de pensée, ni d'émotion, ni d'événement qui n'exprime notre liaison avec l'être total et qui en même temps ne s'incorpore à notre être personnel pour le former. Si nous essayons de les resserrer dans la clôture du moi, notre amour-propre est fortifié, notre activité est bridée, notre innocence est altérée. Seule l'idée d'une conscience universelle et désintéressée dont nous sommes les instruments remet chaque chose à sa place et dilate indéfiniment notre moi en lui demandant de s'éloigner toujours davantage du centre de lui-même.
Dans la vie spirituelle l'individu doit se dépasser sans cesse pour que toutes ses idées, tous ses sentiments, tous ses actes ne cessent d'associer à sa destinée propre la destinée de l'humanité et celle de l'univers. Ainsi, celui qui prie dit : Notre Père, et non pas : Mon Père, tant il est vrai que l'esprit, surmontant tous les états et tous les désirs de la conscience séparée, étend naturellement son attention et son amour sur la totalité du monde.