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« Penses-tu, demande Platon dans la République, qu'une âme grande qui porte sa pensée sur tous les temps et sur tous les êtres, regarde la vie de l'homme comme quelque chose d'important ? » C'est que la mort n'intéresse que l'amour-propre, tandis que l'intelligence, qui nous en détache, embrasse tout l'univers et replace l'individu dans un ordre éternel.

Mais la mort ne change rien à l'ordre éternel. Elle n'a d'importance que pour l'individu. Elle n'est déchirante que pour la partie finie et mortelle des êtres qui meurent ou de ceux qui leur sont unis. Elle leur ôte la jouissance de ce qu'il y avait en eux de périssable, mais de telle manière que l'idée de cette privation est capable de les affecter et non pas sa réalité. On peut dire aussi qu'elle achève leur existence ou qu'elle l'accomplit. Et la peur que nous en avons est une sorte de peur de nous-même, une peur de l'être que nous nous sommes donné.

En regardant la mort comme l'un des événements qui font partie de notre vie, notre pensée, qui en est spectatrice, ne doit pas se laisser troubler : car, que cet événement nous advienne, cela ne peut pas atteindre la pensée qui est la partie la plus pure de nous-même. Elle ne subit point la destinée transitoire des objets qu'elle éclaire ; au contraire, elle ne peut rien contempler qui ne soit consommé : et la mort est le seul moyen qui lui permette de réaliser la vie elle-même et de la posséder.

Le temps ne coule que pour nous ; en brisant notre vie temporelle, la mort semble interrompre la jouissance individuelle que nous avions de l'être éternel ; mais c'est le contraire qui est vrai : au moment où nous avons parcouru notre carrière dans le temps la mort permet à la pensée d'en reconnaître l'unité et lui donne place dans l'éternité. La conscience que nous avions de nous-même et celle que nous avions du Tout ne cessaient de s'opposer pendant notre vie : la mort les réunit.

Beaucoup d'hommes se laissent séduire par l'idée d'une perfectibilité indéfinie de notre nature et ils imaginent une suite de renaissances qui permettraient à la créature de cheminer vers un dieu qui reculerait sans cesse dans l'avenir. Mais Dieu enveloppe en lui dans le présent éternel toutes les existences possibles. C'est sur la terre qu'il appartient à chaque être de découvrir sa vocation et de réaliser son essence. Il passe sa vie à se choisir lui-même : mais il jouit éternellement du choix qu'il a fait. On ne peut même pas dire qu'il souffre jamais d'avoir fait un mauvais choix : car ce n'est pas souffrir que d'être privé de certaines jouissances que l'on a commencé par mépriser. Dans le système des essences il y a une hiérarchie ; mais chaque essence y fixe elle-même son rang et réalise sa propre perfection au rang qu'elle a choisi : il ne lui est révélé avec certitude qu'à la mort.

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