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La mort est un pas que l'on franchit toujours seul. L'être qui meurt se recueille dans la solitude et brise tous les liens qui l'unissaient au monde sensible. Mieux que le plus parfait solitaire, il réduit tous les êtres qu'il a aimés à leur essence pure pour les emporter avec lui par la pensée et par l'amour dans le monde spirituel où il semble qu'il va pénétrer et où, peut-être, il avait le bonheur d'habiter déjà. Celui qui ne ressent au moment de mourir qu'un immense déchirement n'a point connu ce monde dont l'autre n'est que l'enveloppe et la mort elle-même ne suffira pas à le lui révéler.

Mieux que les souffrances du corps que nous sommes pourtant seul à porter, la mort nous réduit à nos propres forces. Et si elle nous juge, c'est sur cette partie secrète de nous-même que nous gardons encore avec nous lorsque tout vient à nous manquer. Déjà dans les souffrances qui ne peuvent pas être partagées, les plaintes de ceux qui cherchent à nous consoler nous font mieux sentir combien nous sommes séparé d'eux. Mais cela est beaucoup plus vrai de la mort. A quoi peuvent servir tant de gémissements qui semblent vouloir nous retenir dans le monde que nous quittons, quand il faudrait commencer à nous faire cortège dans ce monde invisible où tous les êtres entreront un jour ?

Il y a même deux sortes de solitude dont la mort nous révèle l'extrémité : il y a cette solitude individuelle d'un corps lourd de lassitude, qui succombe sous le fardeau de sa tâche et de sa peine, dont le mouvement se ralentit douloureusement et qui sent l'initiative lui échapper. La honte d'un corps à la fois si sensible et si faible et qui, au moment où il va cesser d'agir, n'est plus qu'une présence impuissante, pousse tout être qui va mourir à se cacher dans un trou afin d'y finir tranquille et seul.

Mais la mort consomme une autre espèce de solitude. Car si elle nous détache de notre corps, elle fixe avec tous les autres êtres, et d'abord avec ceux qui nous entourent à notre lit de mort, nos relations éternelles. En abolissant tous les obstacles et toutes les séparations que la matière nous oppose pendant la vie, elle dilate et peuple notre être intérieur comme le fait dès cette vie la solitude de l'esprit. Celle-ci ressemblait déjà à une mort imparfaite ; elle relâchait, sans le dénouer, le lien qui nous unissait au monde visible ; elle abritait déjà dans la vie le mort que nous deviendrons un jour. La mort, comme la solitude, en retirant l'esprit vers lui-même, au lieu d'abandonner l'être à une vie séparée et sans défense, lui permet d'entrer dans une sorte d'intimité pure avec tout ce qui est.

L'homme se retrouve toujours seul et nu devant la mort. Mais c'est cette solitude et cette nudité qui font sa grandeur. Il n'est épouvanté par elles que s'il n'en a pas fait l'expérience pendant sa vie ; mais si cette solitude et cette nudité étaient pour lui depuis longtemps des réalités familières, il reconnaît au moment de mourir le visage qu'avait pour lui la vie elle-même dans ses heures les meilleures. Au lieu d'être déchiré par la perte de ses affections et de sentir qu'elles lui manquent, il les retrouve telles qu'il les a toujours connues, c'est-à-dire comme des parties impérissables de son être spirituel ; elles lui apparaissent dans une lumière plus transparente et plus pure au moment où les témoignages sensibles qui les exprimaient, mais qui les voilaient, tombent comme des vêtements.

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