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La mort a un caractère de solennité, non pas seulement parce qu'elle ouvre devant nous ce mystère de l'inconnu où chaque être doit pénétrer tout seul, ni parce qu'elle porte jusqu'au dernier point l'idée même de notre fragilité et de notre misère, mais parce qu'elle suspend tous nos mouvements et qu'elle donne à tout ce que nous avons fait un caractère décisif et irréformable. Elle n'est pas l'abolition de la vie, elle en est l'accomplissement. Elle donne à tous nos actes une gravité éternelle en nous découvrant tout à coup l'impossibilité de leur faire subir la moindre retouche.

Ainsi, se préparer à la mort, c'est se préparer à la vie, non parce que la vie véritable doit être rejetée au delà de la mort, mais parce que la pensée de la mort doit donner à tous les actes que nous allons faire, en les dégageant des servitudes de l'instant, une sorte de majesté immobile qui les élève jusqu'à l'absolu et nous oblige, pour ainsi dire, à contempler par avance leur signification pure. Il faut en quelque sorte les faire entrer dans la mort pour leur donner la plénitude même de la vie. Aussi longtemps qu'on imagine pouvoir les modifier encore, aussi longtemps qu'on les regarde seulement comme des événements périssables et que le temps va effacer, il est impossible de découvrir leur véritable pesanteur : ils ne nous la montrent qu'au moment où ils nous échappent. C'est la mort qui nous la révèle en nous rendant attentifs au son que fait leur chute dans l'éternité.

S'il ne produit pas en nous une épouvante qui nous paralyse, le sentiment de la mort imminente donne tout à coup à notre vie une pureté et une lumière surnaturelles. C'est qu'il nous invite à la regarder comme un accomplissement et non plus comme un essai, comme un tableau achevé auquel le peintre ne pourra plus ajouter aucun coup de pinceau. Celui-ci dira-t-il que son œuvre est morte maintenant qu'elle est consommée ? C'est maintenant seulement qu'elle commence à vivre. Aucune touche n'a plus pour lui ce caractère provisoire et, pour ainsi dire, irréel qu'elle gardait encore tant qu'il avait le pouvoir de l'effacer. L'œuvre est sortie d'un monde où tout devient, pour entrer dans un monde où tout existe.

Ainsi l'idée de la mort introduit déjà notre vie dans l'éternité. La mort achève au lieu d'abolir. Par elle, la vie cesse d'être une attente et devient une présence réalisée. Cette vie qui jusque-là n'avait de sens que pour nous vient prendre place dans l'univers comme le tableau qui se détache enfin de la main du peintre pour prendre place dans le patrimoine de l'humanité. Seulement, à la mort, le tableau que laisse chaque homme et auquel il a consacré sa vie tout entière, c'est lui-même.

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