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Tant que nous continuons à vivre, l'univers est jusqu'à un certain point sous notre dépendance ; il subit notre empreinte ; et l'on peut même dire qu'il est l'ouvrage commun de tous les vivants. Mais à la mort l'univers les ressaisit ; il réunit et confond en lui tous leurs actes. Et il semble que la mort égalise tous les individus non point seulement, comme on le dit, parce qu'elle les oblige à franchir tous le même pas, ni parce qu'elle les dépouille d'un seul coup de toutes les différences de fortune et d'opinion, mais encore parce qu'elle efface cette ride que chacun d'eux avait formée un moment à la surface de l'être et qu'elle l'abolit sans en laisser de trace dans un abîme d'indifférence et d'uniformité.

Mais ce n'est là que l'apparence. C'est la vie qui réalise entre les êtres une sorte de communauté : le même ciel les abrite, le même sol les soutient, le même instinct les anime, ils participent aux mêmes luttes, ils suivent des chemins qui se croisent et leur destin particulier ressemble à un essai imparfait qui reste encore engagé dans la pâte de l'universelle genèse. C'est son dénouement qui tout à coup le fixe en l'interrompant. La terre qui recouvre tous les cadavres ne fait pas de distinction dans cette cendre : mais la pensée ne confond pas les morts dans le même souvenir. Et la mort, qui tout à l'heure semblait ensevelir l'existence individuelle, est seule capable de l'affranchir : elle nous permet d'embrasser sa courbe, maintenant qu'elle est achevée, d'en découvrir le sens qui nous échappait aussi longtemps qu'il était encore possible de l'infléchir.

Pour qu'un être puisse conquérir l'indépendance, il faut qu'il soit dépouillé de tout intérêt temporel. Or, les morts sont devenus de parfaits solitaires ; ils sont soustraits à tout changement et sur eux notre action n'a plus de prise. Ils se trouvent réduits à leur pure essence spirituelle, c'est-à-dire à la vérité même de leur être. Toutes les circonstances périssables à travers lesquelles elle s'était formée peu à peu ont péri. Le rôle de la mort ne peut pas être, comme on le croit parfois, de nous donner une contemplation éternelle de tous les événements que nous avons vécus : ce serait un sort affreux. Mais chaque événement appropriait notre activité à une situation passagère, tandis que la mort abolit la matière de toute action pour en dégager le sens : ainsi elle est une délivrance. Elle nous délivre de la même manière de tous les attachements particuliers et ne laisse subsister dans notre âme que l'intention de notre amour le plus pur.

La mort de quelqu'un donne toujours accès dans l'univers spirituel à une forme d'existence unique et impérissable : il n'est désormais au pouvoir de personne de l'anéantir. Tant que les individus mêlaient leur vie l'une à l'autre, tant qu'ils agissaient les uns sur les autres, il était difficile de reconnaître ce qui appartenait en propre à chacun d'eux. Maintenant la séparation s'est faite. La mort dégage les êtres de cette sorte de communauté naturelle où la vie les retenait, pour créer en eux l'indépendance personnelle, grâce à ce parfait détachement qu'elle produit à l'égard de tout ce qui leur est extérieur et auquel, par leurs seules forces, ils ne seraient point parvenus.

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