L'idée de la mort modère et humilie toutes les ambitions inhérentes à la vie : il est impossible que, dans une durée si courte, nous puissions les satisfaire toutes, puisqu'elles ne cessent de se multiplier, ni en épuiser aucune, puisque chacune ne cesse de se renouveler et de s'accroître. Aussi la mort, au lieu de nous faire désespérer de la vie, nous conduit-elle à en changer le sens. Elle doit nous détourner de cette diversité de désirs qui nous entraînent vers un mirage impossible à atteindre. Car aucun objet fini ne peut nous donner de véritable contentement. Et même il ne nous séduirait pas sans le temps, où la possession qu'il nous promet recule indéfiniment. La mort a le privilège de ramener notre regard des modes transitoires de la vie vers son essence actuelle et de nous inviter à jouir dans le présent de sa plénitude et de son unité.
Puisque la mort ôte au désir son lendemain et nous interdit de continuer à identifier notre destinée avec un progrès, il faut bien qu'elle nous apprenne à penser que ce n'est pas le voyage que nous faisons, ni les étapes que nous parcourons, qui donnent à notre vie son sens véritable. Car il est impossible qu'elle coure vers quelque but qui tout à coup viendrait à lui manquer : la vie nous découvre son être impérissable en nous obligeant à abandonner tous les biens qui périssent, soit à chaque instant par le changement qui est une mort continue, soit une fois pour toutes par la mort qui n'est qu'un changement sans retour.
La conscience est toujours dans la joie si elle consent à jouir de l'éternité même de l'activité qui la traverse. En s'attachant à des avantages particuliers, dont la mort nous dépouille d'un seul coup, elle en devient solidaire ; c'est donc elle-même qui se donne la mort. En restant indifférente à leur égard, elle nous donne déjà la possession de ce pur mouvement spirituel qui doit subir l'épreuve du temps pour devenir nôtre et dont la mort ne laisse plus subsister que l'essence désencombrée.
Ainsi, en brisant notre avenir, la mort nous apprend à donner au présent une valeur plénière et absolue. Elle nous apprend à exercer toutes les puissances de notre être actuel, à jouir de toutes ses richesses avec une simplicité innocente qui exclut la crainte et l'avarice. Qui peut penser que, dans la perfection d'une activité si confiante, nous perdions par négligence quelque trésor méconnu ? Sera-ce le passé ? Mais nous le portons en nous tout entier délivré seulement des misères du regret. Sera-ce le futur ? Mais il est devenu une espérance comblée et qu'aucun rêve ne vient plus décevoir. Il ne faut donc pas dire d'une telle activité qu'elle se réduit au présent, mais qu'elle s'y concentre ; nul ne peut plus rien désirer lorsqu'il imagine sa propre condition comme celle d'une conscience capable de participer librement à la vie éternelle.
Il ne faut pas essayer, pour relever la mort, de la considérer comme un moyen, en quittant cette vie, d'atteindre un état qui la dépasse : mais la pensée de la mort est le moyen de connaître dès cette vie un état que la mort doit confirmer et non pas détruire.