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La vie spirituelle est une victoire de tous les instants contre la mort ; elle nous rend indifférent à cette mort de tous les instants qui est le changement ; à tous les instants elle produit en nous une nouvelle naissance. Vivre spirituellement, c'est vivre comme si nous devions mourir tout à l'heure, c'est déjà mourir à la vie du corps, c'est entrer dès cette vie dans l'éternité.

La mort, en détruisant la vie du corps, abolit ce spectacle visible que nous donnons de nous-même aux autres hommes. Mais elle permet à ceux qui nous aiment de réaliser dans le secret de leur conscience notre présence spirituelle par un acte intérieur qui dépend de leur seul amour. Déjà, quand nous vivions parmi eux, n'était-ce point là pour eux notre seule présence réelle ? La présence corporelle en était le signe et l'instrument ; mais elle servait aussi bien à l'empêcher qu'à la produire. Elle ne nous donnait tant de joie que parce qu'elle était pour nous une sorte de sécurité. Mais une présence ne peut jamais être donnée : il n'y a de présence que celle que nous nous donnons. Ainsi il arrive que la présence matérielle sépare les êtres plus que l'absence en les dispensant, comme si elle pouvait suffire à les contenter, de réaliser cette présence intérieure qui est l'œuvre de l'esprit pur.

Par contre, il arrive aussi que la mort, en détruisant l'être de spectacle que nous sommes toujours pour un autre, réussit à nous rendre plus présent à sa pensée que nous ne l'étions pendant notre vie. Elle nous révèle l'essence des êtres avec lesquels nous avons longtemps vécu, mais sans les apercevoir. Elle nous découvre tout ce que nous leur devions, tout ce que nous n'avons pas fait pour eux, tout ce que nous aurions pu tirer d'eux, et qu'ils nous offraient, mais que nous n'avons pas voulu accueillir. Ne faut-il donc pas, puisque la mort nous empêche désormais de paraître, puisqu'elle nous libère du divertissement et de l'amour-propre, qu'elle nous rende à notre tour parfaitement intérieur à nous-même ? La mort, au lieu de plonger notre vie dans les ténèbres, l'enveloppe d'une lumière surnaturelle.

Après une absence longue et douloureuse, l'idée du retour est un aiguillon bienfaisant et le retour, la plus douce des consolations : il faut avoir été longtemps séparés pour jouir en même temps de la séparation et de la réunion. Mais la mort porte ces sentiments jusqu'à l'absolu : car la vie nous sépare de l'Etre total et la mort nous réunit à lui. Sans doute il semble que la mort nous sépare aussi des êtres que nous avons aimés : mais nous sentions pourtant que déjà le corps nous séparait d'eux. Et puisque, dans l'absence matérielle, il nous est arrivé de jouir plus parfaitement de leur présence spirituelle que lorsque leur corps était avec nous, c'est que la mort est le seul moyen que possède l'esprit de réaliser toujours la perfection de la présence par la perfection de l'absence.

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