Nous nous préoccupons trop des morts. Nous devons chercher à faire notre salut et celui de ceux qui vivent autour de nous : le salut des morts ne nous incombe plus ; il y a même en eux un sommeil que nous n'avons pas le droit de troubler. Il suffit que ce qu'il y avait en eux de vivant soit encore vivant en nous : dans les parties éternelles de notre nature, nous ne sommes pas seulement leurs héritiers, nous ne faisons qu'un avec eux. Mais il ne faut point honorer en eux cette forme séparée qui garde encore une apparence humaine et qui tombe en poussière dès qu'on la touche. N'entreprenons pas de comparer avec leur cendre ce qui en nous-même est déjà cendre et ira rejoindre la leur.
Il ne faut point, en honorant dans les morts les morts que nous serons un jour, rendre un subtil témoignage aux vivants que nous sommes. Nous honorons les morts parce que leur vie, désormais fixée, est entrée dans le cercle des réalités éternelles. En les voyant soustraits à l'agitation des vivants, nous nous inclinons devant leur immobile majesté. Il ne peut donc y avoir de gloire que pour eux. Car les vivants sont toujours dans le devenir ; on ne sait pas où tend leur action présente et leur passé semble toujours pouvoir être défait. Tant que le souffle leur reste, ils ont encore le temps et le pouvoir de détruire tous leurs mérites. Jusque dans les vivants on ne peut honorer que ce qu'aucun geste futur ne semble plus pouvoir altérer : en les honorant, on en fait déjà des morts.
Il arrive aussi que celui qui honore les morts les envie. Envier les morts, c'est vouloir goûter injustement le repos avant que sa propre tâche soit finie. C'est vouloir jouir de leur immobilité avec la conscience mobile d'un homme vivant. On dira peut-être que cet amour de l'immobilité, c'est l'amour de l'existence dans toute sa pureté, détachée de tout ce qui se joint à elle de périssable. Mais plus encore que l'immobilité, on envie leur gloire et tous les témoignages par lesquels ils se survivent.
En honorant les morts, les uns pensent se défendre contre leur souvenir qui les trouble ; mais les morts nous laissent en repos si nous accomplissons avec innocence notre tâche présente. Ils agitent notre sommeil et paralysent notre activité si nous nous laissons tourmenter par le regret d'un passé irréparable ; ils éclairent et soutiennent notre marche si nous savons les associer à la réalisation de notre destinée. Les hommes les plus pieux abritent les morts dans leur pensée comme dans un tombeau vivant ; ils ont avec eux un commerce spirituel où leur propre conscience s'agrandit, s'éclaire et se purifie.
Si la mort fixe notre nature pour l'éternité, elle ne garde rien de tout ce qui dans notre nature était périssable et n'avait qu'une existence momentanée. Les honneurs rendus aux morts n'ont de sens que parce que la mort les a dépouillés de toutes leurs faiblesses. Le souvenir doit l'imiter : mais il n'y parvient pas toujours
Ainsi, dans les morts, c'est moins encore leur souvenir que nous devons honorer que leur idée. Car le souvenir leur laisse une physionomie individuelle et matérielle ; il se laisse encore arrêter par leurs erreurs et par leurs fautes. Mais l'idée vit en nous et nous anime. Elle ne laisse subsister d'eux que ces traits de la nature humaine qui leur sont communs avec nous, dont ils ont fourni pendant quelques années une incarnation unique et privilégiée. Alors les morts peuvent devenir véritablement présents en nous dans les parties les meilleures et les plus vivantes de notre être. L'idée que nous avons d'eux est destinée à créer une filiation entre eux et nous : alors cette idée éveille en nous une lumière subtile, une volonté d'agir efficace. Elle ne nous condamne pas à oublier leur visage : seulement ce visage est lui-même purifié et embelli ; il offre à nos veux, sous une forme spirituelle, l'un des aspects éternels du visage de l'humanité.