De près la mort nous remplit d'horreur parce qu'elle dégrade le corps et en fait un spectacle qui nous humilie ; de loin, elle devient grave et poétique parce qu'elle a acquis elle-même une sorte d'immortalité, qu'elle donne de beaux thèmes à l'imagination, qu'elle dégage la vie de ses souillures et qu'enfin, par la mémoire, elle peuple le néant. Les chairs qui tout à l'heure pourrissaient se sont fondues en cendre.
La pensée de la mort est tragique et douloureuse pour celui qui, tourné encore vers la vie, se débat et lutte pour la maintenir. Elle est la plus grande de toutes les angoisses pour celui qui n'a pas renoncé à la vie, qui ne l'a point épuisée, qui l'a à peine goûtée et qui sent son impuissance à l'empêcher de fuir. La crainte d'un tel passage nous fait désirer parfois une mort brusque qui nous ôte le loisir de la réflexion et ressemble à un ravisseur qui tout à coup nous emporte.
Ce sont les natures les plus délicates qui désirent une mort lente, à laquelle on se prépare et dans laquelle la vie progressivement se dénoue. Mais il vaut mieux encore que la vie ait su acquérir depuis longtemps une sorte d'intime familiarité avec la mort. Chez celui qui en a pénétré l'idée et qui s'est préparé à la subir, la mort, au moment où elle se présente, apparaît comme un petit événement qui revêt une sorte de simplicité tranquille : la mort est un apaisement.
Quand nous sommes nous-même tout près de mourir, l'amour-propre donne d'abord à la sensibilité un battement précipité. Mais si nous sommes délivré de l'amour-propre, jamais il n'entre dans notre pensée autant de lumière, jamais elle n'a un mouvement plus égal et plus agile. La présence de la mort nous fait tout voir sous son véritable jour parce qu'elle nous libère de tout intérêt. Elle nous découvre nos véritables sentiments, c'est-à-dire ceux qui se trouvaient en nous sans que nous en eussions clairement conscience et que nous nous étonnons de n'avoir pas su rendre plus visibles.
Ainsi, au moment où l'on pense qu'on va la quitter, il arrive que la vie prenne une sorte de douceur lumineuse. Mais comment cette douceur laisserait-elle dans notre âme quelque regret ? Elle est un don que la mort fait à la vie, dès qu'elle paraît imminente ; c'est elle qui dépouille les événements de la vie de ce caractère tendu et douloureux qu'ils avaient pour nous pendant qu'ils s'accomplissaient et qui les transforme en un pur spectacle chargé de signification. Et c'est ce spectacle même que nous emportons dans la mort.