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La crainte de la mort est d'abord un tremblement du corps qui déjà s'effondre à la pensée du coup qui va l'anéantir. Mais elle est surtout la douleur extrême de l'amour-propre qui ne se borne point à subir quelque perte, à abandonner tout ce qu'il croit posséder, tous ses biens, toutes ses joies et jusqu'à l'aliment et à la lumière du jour, mais qui se sent lui-même forcé de succomber, de renoncer non plus à l'objet du désir, mais au désir même.

Le consentement à la mort est parfois l'effet d'un épuisement de la vie et de l'amour que le vivant a pour elle. Ainsi il arrive que celui qui attache sa pensée aux soucis et à la misère de son existence temporelle regarde la mort avec assurance ; mais c'est par lâcheté et non pas par courage. Il y a même un certain désir de la mort qui est le dernier point de la paresse : il est le désir de la paix matérielle. Mais celle-ci ne parvient elle-même à nous séduire que parce qu'elle est le symbole de la paix de l'esprit, qui est le contraire de l'inertie, qui est l'état d'une activité jouissant de son pur exercice.

On observe par contre une indifférence à l'égard de la mort chez tous ceux qui ont confiance dans la vie, et une angoisse de la mort chez tous ceux qui maudissent la vie. Les premiers, dévoués à l'action et à la joie, n'ont pas le temps de penser à la mort. Ils imagineraient volontiers qu'elle sera bonne pour eux comme la vie elle-même. Les autres, dont la vie est vide, la remplissent par la crainte. Il est conforme à l'ordre qu'ils étendent leurs soupçons également à la mort, à la vie et à ce vaste système des choses où elles s'associent.

Celui qui aime la vie, qui jouit de son essence, qui sait qu'elle se donne toujours à lui tout entière, mais qu'elle ne cesse de lui découvrir toujours de nouveaux aspects d'elle-même, ne craint pas la mort parce qu'il a de la vie une possession si parfaite qu'il se sent capable de l'emporter avec lui jusque dans les étoiles. Mais celui qui hait la vie parce qu'il croit n'en avoir rien reçu, craint la mort parce qu'il sait qu'elle doit fixer son état pour l'éternité : il préfère continuer toujours à gémir et à attendre.

Si nous savions que notre mort doit certainement se produire tel jour déterminé, au lieu d'apparaître comme toujours possible et toujours évitable, la craindrions-nous encore ? Il faudrait bien finir par s'y préparer et par l'accepter. Mais si l'heure est incertaine, l'événement est certain : la mort fait tellement corps avec la vie qu'il faut donner à l'une et à l'autre un unique consentement. Seulement celui qui connaîtrait à l'avance le terme de sa vie vivrait jusque-là avec une sorte de sécurité ; il ajournerait cet examen intérieur, ces pensées et ces résolutions spirituelles qui donneraient à chacune de nos actions une valeur absolue, si nous pouvions l'accomplir en pensant qu'elle est la dernière.

Si nous craignons la mort, c'est parce que, sentant bien que notre vie est un vide à combler, nous craignons toujours de n'avoir pas réussi et nous demandons toujours un répit pour ajouter ce qui manque. Mais c'est là un effet de l'amour-propre. Car la vie est un moule qu'il nous appartient de remplir ; mais nous ne savons pas quelle est sa grandeur. Celui qui mène à bien la tâche de chaque jour doit toujours s'attendre à voir le moule se briser et la statue apparaître. Celui qui redoute la mort veut garder éternellement un moule où il n'a rien su mettre : il ne veut point voir la statue sortir.

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