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Il est impossible d'établir la moindre séparation entre la méditation de la vie, conseillée par Spinoza, qui pense que la méditation de la mort est la marque de notre impuissance, et la méditation de la mort conseillée par Platon, qui pense qu'elle est la méditation de la vie véritable. Car la vie et la mort forment un couple : elles n'ont de sens qu'en s'opposant ; et le contraire de la vie n'est pas le néant, mais la mort. C'est l'idée de la mort, c'est-à-dire d'une vie qui se termine, qui donne au sentiment de la vie son extraordinaire acuité, son infinie puissance d'émotion. Dès que l'idée de la mort s'éloigne, la vie n'est plus pour nous qu'une habitude ou un divertissement : seule la présence de la mort nous oblige à la regarder face à face. Celui qui se détourne de la mort afin de mieux jouir de la vie se détourne aussi de la vie et, pour mieux oublier la mort, il oublie la mort et la vie.

C'est parce que notre vie qui recommence tous les matins est close par la mort et ne recommence plus jamais qu'elle est pour nous un absolu ; il faut l'épuiser en une fois. Et le tragique de la vie s'accroît à penser qu'elle recommence indéfiniment, mais dans un monde dont nous sommes absent : en ce qui nous concerne, les dés sont jetés une fois pour toutes ; si nous nous trompons, c'est à jamais.

La naissance, qui borne notre vie à l'autre bout, n'a point pour nous une présence aussi aiguë : car elle ouvre notre destinée sur une promesse, tandis que la mort la referme sur un accomplissement. Peut-on même dire que nous soyons présent à notre naissance, qui nous propose l'existence plutôt qu'elle ne nous la donne, et qui la replonge en arrière dans d'immenses ténèbres ? C'est la destinée de tout être de germer dans l'obscurité, comme le grain de blé, et de mourir dans la lumière. Nous ne sommes tout à fait présent à nous-même que le jour de notre mort où nous ne pouvons plus rien ajouter à notre être réalisé, où l'univers, en nous recueillant, nous livre enfin à nous-même.

Mais si la mort éclaire le sens de la vie, c'est la vie à son tour qui nous donne l'apprentissage et, pour ainsi dire, l'expérience de la mort. Car celui-là seul jouit de l'essence de la vie qui est capable, en acceptant toutes les morts particulières que le temps ne cesse d'infliger à tous les moments de son être séparé, de pénétrer jusqu'à cette profondeur secrète où tous les esprits puisent l'aliment qui les immortalise. Quand un être s'est renoncé lui-même, la mort est sur lui sans pouvoir. Loin de chercher à retenir quelque chose au delà de la mort, loin d'être ambitieux de rien posséder, même dans cette vie, il ne cesse de faire dès maintenant le don perpétuel de lui-même.

La méditation de la mort, en nous obligeant à percevoir nos limites, nous oblige à les dépasser. Elle nous découvre l'universalité de l'Etre et sa transcendance par rapport à notre être individuel. Ainsi, elle nous ouvre l'accès non pas d'une vie future, qui garderait un caractère toujours provisoire, mais d'une vie surnaturelle, qui pénètre et qui baigne notre vie manifestée : il ne s'agit pour nous ni de l'ajourner, ni même de la préparer, mais, dès aujourd'hui, d'y entrer.

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