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La joie, une grande pensée, un intérêt exclusif, tout ce qui dans la vie porte le caractère de l'absolu, suspend le cours du temps. Celui qui réalise son destin et qui se sent de niveau avec l'être et avec la vie est toujours comblé par le présent. Le temps ne roule que des choses imparfaites et inachevées qui sont incapables de subsister et de se suffire, comme le désir, l'effort et la tristesse. Et notre pensée n'abandonne le présent que pour montrer sa faiblesse et son impuissance.

Tant que je m'applique tout entier à l'objet qui m'occupe, tant que je ne m'en sépare point, tout le reste autour de moi peut bien s'écouler dans le temps, ma conscience s'y trouve pourtant soustraite. Et si l'on prétendait qu'il faut bien qu'elle s'exerce dans le temps et que le spectacle auquel elle assiste se déroule lui aussi dans le temps, du moins pendant qu'elle s'attache à lui l'écart doit s'abolir entre le rythme de sa propre durée et le rythme de l'événement. Dès lors, comment pourrait-elle avoir le sentiment du temps même dans lequel elle vit ? Car le temps est une création de la conscience et si vous jugez que je vis dans le temps, lorsque je cesse moi-même de le savoir, le temps dans lequel je vis est le vôtre et non point le mien.

La vitesse matérielle est un effort vers la suppression du temps ; si elle nous séduit à ce point, ce n'est pas seulement parce qu'elle nous permet de faire tenir plus de choses dans le même temps, mais parce qu'elle nous rapproche de cet état, qui est celui de la contemplation parfaite, dans lequel nous pourrions embrasser en un seul instant la totalité des choses. Tel est le point de Pascal, qui remplit tout, parce qu'il est doué d'une vitesse infinie.

Nous avons inventé des méthodes subtiles pour aller plus rapidement d'un lieu à un autre, pour voir défiler devant nos yeux dans un temps de plus en plus court un nombre de plus en plus grand d'images. Seulement la pensée n'a pas suivi le même rythme : peut-être même s'est-elle ralentie. Elle fait confiance à ce rythme précipité avec lequel les choses se déroulent maintenant devant elle ; et, dans cette espèce de soumission, les sens peuvent encore être ébranlés, mais elle devient elle-même indifférente et inerte.

Le propre d'une activité parfaite, c'est d'abolir le temps au lieu de hâter son cours. Vivre toujours dans le présent, c'est demeurer en contact avec la même réalité éternelle, c'est refuser de s'arrêter, soit pour anticiper ce qui est devant nous, soit pour retenir ce qui est derrière nous. Car il faut s'interrompre d'agir pour que le passé et l'avenir surgissent tout à coup en s'opposant ; ils ne font que nous arracher au présent ; ils transforment notre vie tout entière en une fuite avide et désespérée dans laquelle nous nous reconnaissons nous-même incapable de rien posséder. Et ce mouvement si rapide par lequel nous quittons tous les objets qui s'offrent à nous tour à tour nous donne une sorte de fièvre qui nous tient lieu de la possession.

L'amour de la nouveauté est un signe de frivolité, l'amour de la permanence est un signe de profondeur. Mais il faut avoir l'esprit singulièrement fort pour rester attaché à une réalité qui est toujours identique à elle-même et pour être capable de la reconnaître et de l'aimer derrière toutes les formes transitoires qu'elle ne cesse de nous montrer, sans se laisser entraîner et séduire par elles. Celui qui vit dans le changement est toujours divisé avec lui-même, toujours plein de crainte et de regret ; celui qui vit dans un présent immobile est toujours concentré et unifié. Seul il est capable de connaître la joie véritable. C'est le désir, l'insatisfaction qui créent le temps : et le sage l'oublie parce que le présent lui suffit ; le saint le surpasse parce que le présent lui donne l'éternité.

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