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Notre activité acquiert la puissance et la joie dès qu'elle s'attache au présent et ne se laisse plus retenir par aucun regret ni par aucune arrière-pensée, par aucun intérêt ni par aucun souci de réussite. Et si le passé est l'atmosphère qui éclaire toute notre vie, si l'avenir lui apporte toutes les promesses de l'espérance, c'est dans la grâce du présent que l'un doit nous faire sentir sa lumière et l'autre son élan.

Mais l'attachement au présent ne peut être maintenu que par un acte constant de l'intelligence et de la volonté. Car il faut devenir présent aux choses pour qu'elles nous deviennent présentes : seulement notre activité est souvent défaillante, de telle sorte que, si l'être nous est présent d'une manière perpétuelle, nous ne lui sommes présent que d'une manière intermittente. Toute présence est présence d'esprit. Or, le propre de l'esprit, c'est d'abord d'être présent à lui-même, c'est-à-dire à la lumière qu'il reçoit : il peut manquer à celle-ci, mais celle-ci ne lui manque jamais.

L'homme le plus parfait est celui qui est le plus simplement présent à tout ce qu'il fait et à tout ce qu'il est. Et l'action qu'il exerce, il l'exerce par sa seule présence et sans chercher à la produire : ainsi c'est par une simple action de présence que l'âme est unie au corps et que Dieu est uni à l'âme.

La jeunesse demeure toujours dans le présent : et en demeurant attaché au présent nous gardons une souveraine jeunesse. L'Immoraliste dit avec beaucoup de délicatesse : « Je n'aime pas à regarder en arrière et j'abandonne au loin mon passé comme l'oiseau pour s'envoler quitte son ombre. » Mais la plus belle image de cet abandon où nous devons laisser tout notre passé se trouve encore dans la manne de l'Israélite qui se corrompait quand il essayait de la garder. Rien ne sépare davantage deux êtres qui se rencontrent pour la première fois que l'abîme mystérieux de leur double passé. Il arrive même, lorsque mon ami me raconte son passé que j'ignore, que je me sente d'autant plus loin de lui qu'il pense se rapprocher de moi davantage. Je ne puis me sentir uni à un autre être que par un acte de présence totale de lui à moi et de moi à lui dans lequel notre double passé est à la fois surmonté et renié.

Mais, si la présence corporelle est un signe de la présence spirituelle, c'est celle-ci la présence réelle : il dépend toujours de nous de la produire. L'absence peut parfois la favoriser : elle n'éteint les sentiments que lorsqu'ils ne sont pas assez forts pour se passer de tout support sensible. Autrement, elle les aiguise et les spiritualise ; elle les dégage des liens qui les retenaient ; elle nous découvre leur force et leur pureté.

Car la présence spirituelle oblige notre esprit à mettre en jeu pour la créer toutes ses puissances d'attention et d'amour, tandis que la présence corporelle les refoule parce qu'elle nous rassure sur sa réalité. Ainsi cette présence donnée semble nous dispenser de nous donner l'autre.

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