On s'ennuie du présent, on désire languissamment une situation où l'on n'est pas et dont on s'ennuie, quand on y est, comme de l'autre. Celle-ci à son tour fait l'objet du regret, tant il est vrai que l'imagination se nourrit de l'irréel, du passé ou de l'avenir, au lieu que le présent est l'austère rempart d'une forte pensée, la colonne de l'esprit.
Nous cherchons toujours à échapper au présent parce que nous sommes sans courage pour le soutenir. C'est parce qu'il est sous nos yeux que nous détournons de lui le regard. C'est parce qu'il sollicite notre action que nous faisons appel pour nous en délivrer à toutes les puissances du rêve. Il ne commence à nous intéresser qu'à partir du moment où nous pressentons que nous trouverons plaisir à nous en souvenir. Et les événements les plus familiers, ceux dont nous n'avons rien su tirer autrefois et qui ne produisaient en nous que de l'indifférence et de l'ennui au moment où ils avaient lieu, acquièrent un charme mystérieux quand ils ne sont plus pour nous que des images ; c'est qu'ils nous donnent alors un moyen de nous évader du présent et que nous ne nous sentons plus menacé de les revivre.
Le passé sert parfois à nous consoler de l'imperfection de notre conduite actuelle en nous représentant d'anciens succès qui nous rassurent sur ce que nous valons : mais cette comparaison ne suffit pas à nous faire illusion et elle nous laisse beaucoup d'amertume. Il arrive encore, quand les souvenirs de mon passé me montrent un spectacle trop éloigné de ma vie présente, que j'hésite à les reconnaître comme miens : en eux je me cherche et en eux pourtant aussi je me quitte. Il arrive enfin, quand ils ont trop de force et de douceur, que c'est le présent même que je considère comme un rêve.
Mais je m'évade aussi du présent par l'attente de l'avenir. Il y a des gens qui attendent pendant toute leur vie un avenir où ils pourront enfin commencer de vivre : or cet avenir ne se produira jamais. Ainsi, leur pensée va toujours au-devant de ce qui n'est pas, mais elle est impuissante devant ce qui est. Ils sont semblables au prisonnier qui ne vit que de l'espoir d'une liberté qui peut-être ne lui sera jamais donnée ou que peut-être il ne saura point employer. Mais pour eux la mort survient toujours pendant la période d'attente ; et ils n'ont plus derrière eux qu'une existence vide. C'est qu'en attendant de vivre, ils n'attendaient que de mourir. Entre la misère que tel moment du temps nous apporte et le bonheur que tel autre moment nous promet, il y a une différence de degré qui est souvent illusoire. Mais entre le présent de l'être et le néant de l'attente, il y a l'infini.
Certaines gens par contre ont une hâte fébrile de vivre, d'enfermer d'un seul coup dans le présent tout l'avenir qui leur est réservé : leur cœur est aussi ardent que celui des premiers était languissant. Mais le présent doit nous suffire et nous combler, car tout l'Etre s'y trouve. L'avenir ne nous apportera rien de nouveau que le présent déjà ne contienne si nous sommes capable de l'y découvrir : il est donc vain de chercher à le deviner, de s'y complaire par le rêve, de faire effort pour y courir. Celui qui est uni à Dieu ne connaît ni impatience ni hâte : quelles que soient les tristesses que l'instant lui apporte, il sait rester à la place qui lui est assignée par l'ordre de la nature. Il mesure l'étendue de sa tâche actuelle, il en aime l'humilité, il y applique sa volonté et, dans ses limites, il fait tenir l'illimité. C'est en elles qu'il éprouve les fortes joies d'être, de voir, d'agir et d'aimer.