Pour que le temps ne retienne plus notre regard et qu'il ne puisse plus nous divertir, nous inquiéter et nous chagriner, il faut que nous sachions reconnaître le rythme des événements et lui répondre. Il semble alors que nous nous laissions porter par le temps comme la barque qui n'est point retardée par son poids ni contrainte par l'effort des rames ; c'est le signe que nous la gouvernons avec justesse. Mais presque tous les hommes voudraient régler le courant. Pour les uns, le temps passe trop vite et pour les autres, trop lentement. Mais les uns et les autres le sentent passer, ce qui est beaucoup trop : la parfaite innocence comme la parfaite science c'est de reconnaître son jeu et d'y accorder le nôtre. Mais nous cherchons toujours à retenir le cours du temps ou à le précipiter. Et nous pensons que ce pouvoir nous appartient puisque toute notre liberté consiste dans l'art de ralentir nos mouvements ou de les accélérer.
Mais nous ne disposons pas du temps ; il dispose de nous. Son ordre s'impose à nous avec une inflexible rigueur. Il y a un rythme du temps qui est indépendant de nous, puisque nous nous plaignons toujours qu'il ajourne le désir ou qu'il le devance : dès que notre vie consent à le suivre, nous évitons tous les maux engendrés par l'ennui et par l'impatience. Celui qui a su mettre en harmonie le rythme de sa propre vie avec le rythme de l'univers a déjà pénétré dans l'éternité.
Mais la difficulté pour tous les hommes, c'est d'accorder le mouvement de leur imagination avec celui des événements. Toute démarche de l'esprit qui s'arrête trop tôt ou ne s'arrête pas assez tôt est une erreur ou une faute. Non seulement il ne faut pas laisser passer l'occasion d'agir, mais il ne faut pas la quitter tant qu'elle garde encore quelque promesse : autrement nous n'aurions point de continuité dans les desseins. Il faut la quitter dès qu'elle est flétrie, dès qu'une nouvelle occasion déjà nous appelle. Il semble parfois que nous jouons notre destinée entière sur une occasion, mais nous ne restons prisonnier d'aucune d'elles ; il s'en présente d'autres tous les jours qui nous proposent une destinée nouvelle.
Le propre du sage, c'est de s'attacher à l'événement avec toutes les forces de l'attention et de la volonté, — car il sait bien que dans l'événement tout l'être lui est donné, — de ne point lui préférer les fantômes que le désir et le regret ne cessent de lui présenter, de discerner le rythme du temps et de lui obéir avec un consentement joyeux et tranquille, de saisir avec reconnaissance tout ce que le temps lui apporte et de répondre à tous les appels de l'occasion et à toutes les touches de l'inspiration avec une parfaite docilité.