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L'activité parfaite possède un rythme naturel, aisé et fort qu'il importe de reconnaître afin de lui obéir. Mais chacun de nous crée le rythme de sa propre durée : Descartes a bien raison de vouloir éviter la précipitation, qui est un excès de mouvement, et la prévention, qui est un excès d'inertie. Il ne faut pas être pressé, mais il ne faut pas être lent. Et il faut opposer à la lenteur aussi bien qu'à la hâte le mouvement régulier et ordonné qui mène toute chose à sa maturité. Presque tous les hommes manquent ce qu'ils font parce qu'ils n'ont pas trouvé cette mesure de l'activité qui est exactement proportionnée à leur génie et qui lui permet de donner tout son fruit. Un esprit qui a trop de promptitude risque d'imaginer au lieu de comprendre ; il cède à l'impulsion au lieu d'attendre la grâce. Mais un esprit trop lent ne saisit pas l'éclair de la lumière au moment où il se produit et le cherche encore alors qu'il a passé. Il laisse échapper l'occasion d'agir et ne la retrouve plus.

Il y a, il est vrai, des esprits qui ont trop de mouvement. Il y en a d'autres qui n'en ont pas assez. Les premiers passent d'une idée à l'autre avec beaucoup de rapidité : mais elles ne laissent en eux aucune trace et ils n'en prennent jamais possession. Les autres ont plus de stabilité : mais il leur manque la souplesse qui épouse tour à tour les formes changeantes du réel. Ni les uns ni les autres ne sont accordés avec l'ordre naturel. Les uns sont entraînés par le temps et les autres résistent à son écoulement. Ceux-ci s'attachent davantage à l'être et ceux-là à ses modes. Mais l'être ne peut pas être séparé des modes, et l'esprit ne doit ni demeurer immobile ni devenir un lieu de passage pour des états évanouissants.

Il appartient à l'esprit de régler la suite de ses opérations. Si elles sont trop fréquentes ou trop rares, c'est que le pouls de notre existence bat lui-même trop fort et trop doucement. Notre attention est empêchée par un excès d'ébranlement comme par un excès d'inertie. Elle devient incapable de trouver son juste équilibre et de donner à notre pensée sa démarche régulière.

Il faut savoir nous détacher assez de toute complaisance ou de toute impatience pour porter remède à la marche inégale de notre durée propre et pour jouer exactement notre partie dans la durée même du Tout. On ne sent en soi une parfaite plénitude de l'être et de la vie que lorsque aucun intervalle ne se creuse entre l'ordre de nos pensées et celui des événements. Nous ne gardons contact avec le réel que si nous savons reconnaître l'instant propice où les choses viennent s'offrir d'elles-mêmes à notre esprit et lui demander de les accueillir. Autrement celui-ci reste vide, et selon que son mouvement est trop tardif ou trop prompt, il ne saisit que des ombres dont le corps s'est échappé, ou bien des chimères qui n'ont jamais eu de corps.

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