L'avenir nous émeut plus que le passé et, pour beaucoup d'hommes, il suffit que l'événement soit réalisé pour qu'il cesse de les toucher. Ainsi ils s'épuisent dans la poursuite d'un objet dont la présence sera pour eux indifférente. Ils n'aiment rien tant que l'angoisse de ce qui n'est pas encore : elle ne cesse que pour leur donner la déception de ce qui est. Ils n'éprouvent leur force que dans les ténèbres du désir ; elle s'évanouit lorsqu'il lui faut soutenir la lumière de la possession.
Il nous semble toujours que l'avenir nous apportera une révélation qui donnera à notre destinée et à celle du monde à la fois son sens et son dénouement. Il y a au fond de tous les hommes un messianisme qui est surtout une fuite hors du présent : beaucoup d'entre eux sont semblables à ces Juifs qui consument leur vie à fuir d'abord par la pensée dans le passé des prophètes afin de fuir ensuite par l'espérance dans un avenir qui réalise les prophéties.
Il existe sans doute un avenir de l'univers qui s'impose à nous malgré nous et dont nous attendons l'avènement avec un sentiment d'espérance, de crainte et de résignation ; mais il existe un avenir dont la disposition nous est laissée, dans lequel s'engage notre liberté et qui nous permet d'inscrire notre marque sur le réel. Seulement il ne faut pas le soumettre d'avance à un dessein trop rigoureux ; il doit prendre place dans cet avenir de l'univers qui échappe à nos prises : il faut le mettre en accord avec lui.
Il y a des hommes qui préparent de très loin tous les événements de leur vie. Quelquefois la destinée leur est propice et confirme la sûreté de leurs calculs. Mais leur sagesse n'est jamais assez avertie. En arrêtant trop tôt le plan qu'ils entendent imposer à leur vie, ils refusent d'avance mille possibilités qui leur seront offertes : l'option qu'ils ont voulu faire leur donnera moins de satisfaction que l'humble acceptation de ce qui leur était proposé. Chaque jour des occasions d'agir inattendues se trouvent sur notre chemin ; chaque jour aussi de nouveaux biens que nous ne soupçonnions pas sont mis à notre portée. Pour avoir une vie plus réglée, faut-il passer à côté d'eux sans les voir, poursuivre aveuglément le parti incertain qu'on a adopté une fois et qu'on n'a peut-être plus examiné depuis lors ? J'ai pu pourtant me tromper : un regret peut me venir au moment où ma vie se termine, soit que je manque, soit que j'obtienne l'objet que j'ai visé si longtemps.
Au contraire, si je n'ai cessé de vivre dans le présent, attentif à toutes les sollicitations tendues vers moi et prêt à leur répondre, chacune de mes actions me suffit et porte en elle-même sa propre raison. Aucune d'elles n'est un moyen en vue d'une fin éloignée et qui risque toujours de m'échapper et de me décevoir. Je n'ajourne pas de vivre. Tout ce qui m'arrive me donne de la vie la possession la plus actuelle et la plus pleine. Ce n'est pas celui qui pense le plus à l'avenir qui le sauvegarde le mieux. C'est celui qui s'en désintéresse pour consacrer au présent toutes ses forces : les fruits de sa récolte surpassent toujours en saveur et en beauté l'art et la prévoyance du jardinier le plus habile.