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Ce qui fait le caractère sérieux de la vie, c'est l'indestructibilité du passé. S'il ne laissait en nous aucune trace, nous vivrions dans une sorte d'instantanéité, sans souvenir et sans dessein. Si nous pouvions l'abolir par un acte de la volonté, nous vivrions dans une sorte d'instabilité, tentant à tout moment de nouveaux essais que nous replongerions aussitôt dans le néant. Mais le passé se conserve tout entier dans le présent : il est formé des différentes couches géologiques qui soutiennent toutes ensemble le sol même sur lequel nous marchons.

Le passé a pour nous un caractère profond, vénérable et sacré. Il a traversé autrefois le présent et maintenant il le supporte sans être affecté par lui ; il enracine notre vie dans l'éternité. L'antiquité, la tradition ou simplement la vieillesse ont engendré le sentiment du respect, qui est toujours un respect à l'égard de l'être accompli : ce n'est plus au vivant qu'il s'adresse ; s'il a péri, s'il est près de périr, il acquiert la majesté des choses impérissables. C'est parce que le passé est inemployé et soustrait à l'usage matériel qu'il devient une valeur en soi, hors de toute comparaison avec nos besoins. Tout événement s'ennoblit dans le souvenir, qui n'en laisse plus subsister que l'idée, c'est-à-dire la signification pure.

Il peut arriver pourtant que le passé produise en nous deux effets opposés. Le passé peut s'accumuler dans l'esprit et en remplir peu à peu la capacité, de telle sorte que l'esprit ne reçoive plus de l'univers qu'une touche de moins en moins vive et qu'un apport de moins en moins abondant. Mais il peut aussi le dilater, l'assouplir et le creuser de telle sorte que le réel ne cesse de pénétrer en lui par des chemins de plus en plus nombreux et de plus en plus profonds.

Le passé ne peut jamais nous suffire ; et même il est vrai que chacun tend à effacer de sa vie son propre passé, à renaître tous les jours avec un cœur nouveau. Aussi le monde du souvenir me paraît-il parfois un spectacle curieux qui s'offre du dehors à mon attention, qui peut me surprendre, me réjouir ou me rebuter, mais sans m'appartenir beaucoup plus que le monde matériel sur lequel mon regard se répand. Ce qui m'est arrivé, mais que j'ai oublié, et dont d'autres pourtant ont été les témoins et ont gardé la mémoire, est-il encore mien ? N'y a-t-il pas un point où je finis par confondre les événements qui me sont arrivés avec ceux qui auraient pu m'arriver ou qui sont arrivés à d'autres ? Et l'amour-propre n'intervient-il pas, sans que la conscience s'en aperçoive, tantôt pour renier un souvenir qui me pèse, tantôt pour revendiquer quelque action que je n'ai pas faite et dans laquelle mon imagination s'est trop longtemps complue ?

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