« Quand on est présent à soi-même, dit Porphyre, on possède l'être qui est présent partout. » C'est seulement de cette absence de nous-même à nous-même que naît notre vie temporelle et par conséquent notre faiblesse et tous nos malheurs. Il n'y a temps que pour qu'il y ait toujours un intervalle entre l'être pensé ou désiré et l'être donné ou possédé. Le temps n'est pas nécessaire au déploiement de l'activité divine : elle anime tout ce qui est dans un présent éternel. Le temps est la mesure de notre faiblesse : en un instant, l'activité infinie accomplit tout. C'est le loisir de l'attente qui nous engage dans le temps, c'est l'inquiétude de l'événement qui en précipite le cours : mais il y a un nouveau loisir qui nous en délivre, lorsque l'événement, qui vient toujours à son heure, nous fait sentir notre harmonie avec le Tout et réalise en nous sa présence.
C'est parce que nous vivons dans le temps qu'à aucun moment nous ne sommes nous-même tout entier et que notre nature ne se distingue pas de notre vie. Elle s'échelonne dans le successif. Elle s'y répand. Ou plutôt, elle s'y constitue peu à peu. Ce que nous formons ainsi graduellement, c'est notre être même, qui ne sera achevé que lorsqu'à la mort il se dénouera des liens du temps. Ainsi, le temps mesure l'écart qui nous sépare de ce que nous devons être : c'est pour cela qu'il se dilate dans l'oisiveté et qu'il paraît d'autant plus court que notre vie est mieux remplie.
Nous ne pouvons penser le temps que dans le présent. Mais cette pensée nous fait éprouver un double tremblement : car l'action que nous venons de faire est désormais soustraite à notre volonté, elle est à la fois abolie et accomplie ; et l'avenir où nous entrons nous donne l'émoi de ce qui va être et réveille notre responsabilité encore mal assurée. Le passé est unique et fixé : c'est un spectacle qui nous fascine ; c'est un poids qui nous accable. L'avenir est double et incertain ; soit qu'il dépende de la destinée, il s'offre toujours à nous comme un événement qui peut être ou n'être point, comme une alternative entre deux contraires. Et c'est pour cela que la sensibilité ne s'attache au passé que par un seul sentiment, qui est un regret tout à la fois complaisant et mélancolique, tandis que nous ne pouvons point envisager l'avenir sans osciller à chaque minute entre l'espoir et la crainte.
Le présent nous paraît sans réalité puisqu'il est le passage d'un passé qui n'est plus à un avenir qui n'est pas encore. Pourtant nous ne sortons jamais du présent. Et c'est pour cela que notre être est misérable et précaire. C'est dans le présent que nous ressentons cette fragilité de la vie qui ne possède rien puisqu'elle quitte avec le passé tous les biens qu'elle croyait avoir acquis et qui la poursuivent comme des fantômes, mais qui est déjà penchée vers l'avenir avec toutes les forces d'un désir sans cesse renaissant et sans cesse déçu.