Lorsque notre activité remplit le temps, elle ne nous laisse plus le loisir de percevoir son écoulement ; tout notre être se confondant avec l'acte qu'il accomplit, nous vivons dans l'éternité, indivisiblement associé à la puissance créatrice. Vainement j'essaie de remplir le temps par le spectacle de ce que je ne fais pas : j'arrive à peine à tromper mon ennui. Dès que mon activité commence à fléchir, des interstices apparaissent entre mes aspirations et les événements et c'est dans ces interstices que s'insinue la pensée de ce qui me manque, c'est-à-dire de ce que j'ai perdu ou de ce que j'attends. Alors je commence à vivre dans le temps.
Le temps est une création de l'amour-propre qui me sépare du Tout et qui m'attache à des biens particuliers. Celui qui reste indifférent vis-à-vis d'eux et qui pense que le véritable bien réside seulement dans l'attitude intérieure qu'il peut prendre à l'égard de tous les biens qui lui sont donnés est affranchi du temps. Car il n'y a que les biens particuliers qui soient engagés dans le temps : et celui qui les ignore, ignore le regret et le désir.
Faute d'appliquer mon esprit à ce qui m'est donné, de le pénétrer, d'en prendre possession, de m'y sentir accordé avec le rythme de l'univers, je me laisse divertir par l'idée de ce qui pourrait m'advenir ; pour mieux me torturer, je quitte mon être même, je m'évade dans les deux mondes illusoires du passé et de l'avenir, je regarde tour à tour en arrière ou en avant et je ne cesse de gémir sur la marche du temps qui est toujours trop rapide ou trop lente par rapport à mes vœux.
C'est l'oisiveté qui laisse s'introduire en moi, avec le temps, toutes les rêveries de l'imagination. Alors je vis dans l'attente, tourné vers ce qui n'est pas et me souvenant de ce qui a été, anxieux de ce qui sera et qui peut être soit un recommencement espéré ou redouté, soit un inconnu qui m'alarme encore davantage. Mais le propre de la sagesse c'est de rester attachée au présent et de ne rien attendre.
Le goût de la perfection est souvent la cause de toutes nos imperfections : il ne faut pas demander au moment présent plus qu'il ne peut fournir. Il suffit d'absorber en lui notre activité sans y mêler soit les scrupules que traîne après soi un passé aboli, soit l'impatience d'un avenir dont l'heure n'est pas venue. Nous ne faisons plus avec exactitude ce que nous devons faire dans le présent si nous voulons y faire tenir ce qui trouve sa place dans un autre temps ; et notre action perd sa valeur éternelle lorsqu'elle se divise au lieu de s'approfondir. L'acte attentif à son objet ne nous laisse aucune conscience de la fuite du temps ; celle-ci ne se produit que lorsque nous sentons le vide de l'existence et que nous éprouvons, non pas l'insuffisance de ce qui nous est donné, mais l'insuffisance de nous-même qui songeons à le quitter sans être capable de l'épuiser, ni même de le sentir.