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Le temps est le moyen qui nous a été donné pour exercer notre liberté et participer à l'œuvre de la création : il mesure la puissance de notre initiative individuelle. Et le temps a un sens, c'est pour nous permettre de donner à notre propre vie le sens même que nous aurons choisi. C'est lui qui nous permet de disposer de notre attention, de choisir dans le monde l'objet de notre contemplation, de devenir l'auteur de notre propre savoir ; c'est lui qui nous permet le développement de toutes nos puissances. Les corps créent leur indépendance à l'intérieur de l'univers par les mouvements qu'ils se donnent, comme les esprits créent la leur à l'intérieur de la vérité par l'ordre qu'ils impriment à leurs pensées.

Le propre du moi, c'est de se donner l'être : il ne peut y réussir que parce qu'il vit dans le temps. Et si la vie doit apparaître dans le temps, c'est précisément parce qu'elle est une possession qui à chaque instant doit être acquise et peut être perdue. Par rapport à l'être infini, c'est une imperfection de vivre dans le temps, puisque le temps ne cesse de me retirer ce qu'il m'a donné. Mais c'est la perfection de ma nature finie ; sans lui, elle ne pourrait pas se développer et par conséquent ne pourrait pas être.

Le temps permet à ma liberté de s'exercer puisqu'il ouvre devant elle l'avenir. Mais il est aussi une chaîne parce que le passé pèse sur moi de tout son poids, parce que l'avenir lui-même m'entraîne, que je sois consentant ou rebelle : et c'est vivre d'une vie bien misérable que d'avoir seulement le sentiment que tout passe et d'attendre à chaque instant la fin de l'heure commencée. Celui que l'événement vient toujours surprendre est toujours esclave : celui qui dispose du temps est capable de devenir maître des êtres et des choses.

C'est dans le temps que se produisent tous les progrès, toutes les chutes et toutes les renaissances. Le temps mûrit le fruit et le pourrit, il améliore le vin et l'aigrit. Ainsi tous les problèmes qui nous sont posés se réduisent à l'usage que nous devons faire du temps. Nous pouvons en faire le meilleur usage ou le pire.

Mais dans son meilleur usage, il disparaît ; il n'y a plus en lui cette ambiguïté, cette diversité de possibles entre lesquels il nous demande de choisir : il devient comme un vase transparent qui ne laisse percevoir que la réalité qui le remplit. Ne devenons point la victime du temps : car alors, à chaque minute il nous dégrade, nous ronge et nous tue. Il faut engager perpétuellement contre lui un combat : c'est sauver son être que d'en sortir vainqueur.

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