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Le temps est le créateur, le conservateur, le destructeur de tout ce qui est. Ainsi, il appelle à l'être tous les individus par la naissance, il les maintient dans l'être par la durée, il accomplit leur être en les rappelant dans le sein immense du passé par la mort. Il est l'acte vivant de la Trinité. Et ses différentes opérations n'en font qu'une : car il ne crée qu'en détruisant et toute destruction est en lui un accomplissement. Il est le lieu de toutes les genèses et de tous les anéantissements. À chaque instant il nous retire l'être et il nous le donne : il nous suspend entre l'être et le néant. Et c'était là sans doute le sens profond de la pensée de Descartes quand il parlait de la création continuée. Ronsard aussi disait avec une triviale simplicité : « Le temps nous fait, le temps même nous mange. » On comprend donc que les hommes aient pu adorer le Temps comme un dieu ; et quand ils adoraient le Soleil, ce n'était pas seulement parce qu'il est le principe de la vie, c'était parce qu'il engage la vie dans le temps et qu'il lui impose le rythme du jour et de la nuit comme le rythme des saisons.

Mais le temps n'est pas Dieu : il n'est que le moyen que Dieu donne à tous les êtres pour se créer eux-mêmes et réaliser leur destinée. Dieu est éternel ; et l'éternité est la source où l'activité de tous les êtres ne cesse de puiser ; elle y puise avec plus ou moins de confiance et de continuité et ainsi elle fait entrer leur vie dans le temps. Nul être n'abandonne jamais le présent et c'est dans le présent qu'il est en contact avec l'éternité ; mais ce contact est évanouissant : il faut qu'il ne cesse de se renouveler et de se perdre pour que notre indépendance soit assurée. Aussi le présent n'a-t-il aucun contenu. Nous n'en sortons jamais et nous ne pouvons point y demeurer : il est le point de croisement d'un passé qui nous fuit et qu'il nous faut ressusciter et d'un avenir qui nous tente et qu'il nous faut réaliser.

Car le présent ne doit jamais cesser de se faire afin que l'individu puisse à chaque instant retrouver par un acte nouveau une vie qui subsiste éternellement. Mais le passé nous limite et nous contraint puisqu'il est accompli : il est la seule chose qui soit et ne devienne plus. Aussi est-il la seule partie de nous-même et du monde que nous soyons capable de connaître : il n'y a que lui qui puisse être contemplé. L'avenir, au moins en apparence, nous limite plus encore : car il nous est caché ; et il exprime non pas même ce qui nous contraint, mais ce qui nous manque. Cependant, tandis que le passé nous donne de la création une possession spirituelle, l'avenir nous permet de participer à l'acte créateur ; il fait de nous les instruments de la puissance divine dans les limites qui nous sont assignées ; il nous en confie l'usage et la responsabilité.

Le temps nous permet d'être les ouvriers de notre propre vie et par conséquent de l'améliorer ou de la corrompre à chaque instant. Il faudrait qu'elle ne tombât jamais au-dessous du point le plus haut que nous avons eu le bonheur d'atteindre et que le dernier moment de notre vie fut aussi le plus plein et le plus beau. Mais tout homme est comme l'artiste dont chaque touche risque de gâter l'œuvre commencée et qui ne sait point reconnaître ce moment si fragile de la parfaite réussite qu'il altère dès qu'il cherche à le dépasser.

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