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Il n'y a qu'un amour, bien qu'il donne naissance à une infinité de sentiments, comme il n'y a qu'une intelligence, bien qu'elle donne naissance à une infinité de pensées. On ne peut renoncer à l'amour sans renoncer à atteindre le dedans même du monde, c'est-à-dire le principe qui donne à notre vie son impulsion et son sens, qui rompt notre solitude et nous accorde avec les autres êtres, qui résout notre dualité et accorde en nous le spirituel avec le sensible, qui réconcilie tous nos désirs et nous fait vivre dans l'unité.

Celui qui connaît le mieux l'amour est celui qui embrasse tous les autres êtres dans le même amour. Il le donne tout entier à chacun d'eux, puisque l'amour est un don de soi et qu'un tel don ne subit point de partage. Celui qui le reçoit le trouve si parfait qu'il a la certitude d'être aimé d'un amour unique au monde. Mais on ne peut aimer comme il faut un seul être que si on aime comme il faut tous les autres. L'amour que j'ai pour tous soutient et multiplie l'amour que j'ai pour chacun, au lieu de le disperser. Ainsi tout amour d'exclusion est un vol que l'on fait, non seulement aux autres êtres, mais à celui même que l'on aime.

Tout amour apparaît justement comme un lien d'exception entre deux êtres d'exception ; tout amour doit être exceptionnel pour incarner chaque fois l'essence unique et totale de l'amour. Dans toute connaissance et dans toute action, il faut aller du principe aux conséquences, du centre à la périphérie et du foyer aux rayons. En amour aussi, c'est l'amour universel, c'est-à-dire l'être même de l'Amour qui se retrouve sous une forme parfaite et indivisible dans l'amour de deux êtres particuliers. Mais il s'offre à chacun d'eux comme un don si personnel et si privilégié qu'il ressemble toujours à une grâce qui n'a point eu d'exemple et n'aura point de recommencement.

Il faut avoir fait l'expérience de l'amour des créatures pour s'apercevoir que la fin de notre vie n'est point de dissoudre notre existence séparée dans l'unité de l'immense univers. C'est une illusion de penser que nous pourrions ainsi nous accroître en parvenant un jour à posséder le Tout et à nous identifier avec lui ; nous ne ferions que nous anéantir. L'univers est à la mesure de chaque conscience particulière à laquelle, sans la détruire, il est capable de fournir une satisfaction absolue, mais c'est l'amour qui la lui donne.

Un monde où toutes les parties viendraient se fondre dans l'unité du Tout ne serait plus l'unité ni le Tout de rien. Ce ne serait plus un monde. Mais l'amour nous révèle avec une singulière acuité la réalité de cet acte d'union qui est la vie même de l'unité. Il n'y a de beauté et d'intelligibilité dans le monde que parce que tous les êtres qui le forment gardent une vie propre et ne cessent de circuler en lui et de s'unir entre eux par une infinité de relations spirituelles qui dépendent de l'invention de chacun et du consentement de tous.

Il faut que l'être qui aime réalise par son amour toutes ses puissances intérieures, qu'il pénètre son propre secret et en même temps qu'il l'épanouisse. Il faut que l'objet aimé soit pour lui un être indépendant dont il relève sans cesse la valeur sans jamais l'épuiser et auquel il prête une initiative personnelle capable de surpasser toujours sa prévision ou son attente. On aime un être qui doit être autre que soi et dont on veut qu'il soit précisément tel qu'il est afin de ne point le subordonner à soi et de paraître même se subordonner à lui, s'il est vrai que l'on reçoit de lui tout ce qu'on est désormais capable de posséder. Mais la seule présence mutuelle de deux êtres qui s'aiment doit donner à chacun d'eux un tel élan, un tel mouvement, qu'au moment où ils sont le mieux unis chacun d'eux se sente confirmé dans sa propre loi.

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