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Les hommes qui vivent par l'amour, comme ceux qui vivent par la pensée, portent en eux une préoccupation permanente : on ne peut les en divertir sans leur retirer le mouvement et la vie. Qu'elle reparaisse, le monde reprend sa figure et son sens ; ils y retrouvent leur place naturelle, ils perçoivent de nouveau l'opposition de l'ombre et de la lumière, le goût de la douleur et de la joie. On leur reproche de s'enfermer dans la solitude au moment même où ils la brisent, où ils prennent possession de tout ce qui les environne, pénétrant dans ce qui était fermé, découvrant ce qui était caché, répandant le souffle qui les anime sur un univers inerte et lui donnant la palpitation intérieure que, sans l'amour, il n'aurait pas.

On dira que la valeur de l'amour dépend de celui qui aime : comme de la liberté, il peut en faire le meilleur usage ou le pire. Mais la valeur de l'amour dépasse incomparablement le mérite des amants : elle les hausse au-dessus d'eux-mêmes. Le cœur d'aucun d'eux n'est assez grand pour que l'amour puisse y tenir. Et il ne faut pas dire que chaque être aime d'un amour qui est à sa mesure, ni qu'il importe peu que cet amour soit petit ou grand, pourvu qu'il remplisse toute sa capacité. Puisque l'amour unit un être à un autre, chacun s'oblige précisément à franchir ses propres limites, c'est-à-dire à se quitter, et pourtant à se trouver, à se sacrifier et pourtant à se réaliser. Chacun sent que l'amour ne peut rien en lui qu'à condition qu'il vive lui-même dans l'amour. Ainsi l'amour ne lui manquera jamais, mais il manquera lui-même toujours à l'amour. L'amour surpasse l'être aimé aussi bien que l'être qui aime ; il est un infini présent, mais aussi un mouvement qui n'a point de terme, une promesse que l'on n'épuise jamais. Aussi l'a-t-on comparé à une inspiration et à une fatalité : à l'égard de l'amour, la perfection de notre initiative réside dans la perfection de notre docilité.

Il faut donc bénir l'amour le plus chétif, au lieu de le mépriser et de s'en plaindre. Et même l'amour le plus bas élève encore l'âme qui l'éprouve, bien que l'amour-propre puisse en juger autrement. Il n'est même pas vrai que les âmes les plus grandes ne puissent accepter qu'un amour à leur taille ; car dans la sincérité de l'amour le plus simple elles peuvent trouver toute la richesse du cœur humain. Il n'y a rien de plus précieux que le mouvement spontané, si timide qu'on le suppose, qui pousse un être vers un autre être. L'amour est indivisible ; il se sent toujours appelé à la jouissance de l'absolu. Il ne se donne point à nous comme une chose déjà faite et mesurée d'avance : c'est à nous de le faire, et, en lui donnant notre vie tout entière, de découvrir qu'il est sans mesure. Ainsi, dans l'amour le plus humble, il y a des possibilités infinies qu'il nous appartient de laisser perdre ou de faire éclore.

Dès que l'amour existe, il faut donc qu'il s'élève jusqu'à l'infini, mais s'il se détache de sa source universelle et spirituelle ; si, au lieu de traverser l'être fini pour le dépasser, il le transforme lui-même en infini, il est inévitable qu'il produise le désastre et la mort, comme le christianisme le soutient et comme Racine en témoigne.

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