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En amour, l'absence a souvent plus de pouvoir que la présence. C'est que l'amour a besoin d'une possession spirituelle et éternelle. Et il arrive que la présence sensible nous donne trop de sécurité ou trop d'insécurité, fasse obstacle à la présence intérieure au lieu de la servir et nourrisse l'émotion plutôt que le sentiment. Plus que le silence qui s'accompagne encore de la présence des corps, l'absence donne à l'amour une force et une pureté immatérielles. Elle va parfois jusqu'à le dépouiller de l'imagination, des souvenirs, et des promesses, à ne laisser subsister que l'union inépuisable de la pensée avec la pure idée de l'objet aimé.

Ainsi, de tous ceux qui ont le mieux décrit l'amour, on peut se demander si leur acuité et leur pénétration ne provenaient pas presque toujours d'un amour perdu ou d'un amour impossible. Il faut se défier pourtant des défaites, des évasions qui nous font préférer à l'amour le songe de l'amour ; elles ressemblent à ces consolations d'un artiste impuissant qui, renonçant à marquer maintenant la matière de son empreinte, se consume dans le souvenir d'une œuvre détruite ou dans le rêve d'une œuvre imaginaire.

L'amour le plus faible, qui ne vit que de signes sensibles, et l'amour le plus fort, qui les méprise, ne se nourrissent l'un et l'autre que du présent ; la pensée du passé ou celle de l'avenir les exténue ; elles sont le refuge de certains esprits délicats pour qui l'amour finit par devenir un jeu tout intérieur où ils poursuivent indéfiniment la demande et la réponse.

L'amour est la vie même de l'esprit : il nous transporte dans l'éternité ; mais, comme l'éternité, il faut qu'à chaque instant nous risquions de le perdre. Et c'est la réunion de ces deux caractères qui lui donne cette anxiété toujours renaissante qui nous brûle et nous déchire. Si nous nous reposons sur lui et que notre activité cesse un seul instant de le soutenir, il descend aussitôt dans le temps. Mais nous sommes troublé dès que nous cessons d'être comblé ; et la pensée de ce qui nous manque nous plonge bientôt dans un abîme de misère. Alors l'amour semble tendu vers une fin toujours prête à s'échapper et que nous cherchons toujours à atteindre ou à retenir. Dès qu'il s'engage dans le temps, il ne vit que de crises : mais l'amour n'est véritable que s'il aspire à s'en délivrer et non pas à s'y complaire. Et pour le connaître, il faut l'observer dans certains moments de possession où il ne désire rien parce que ses désirs sont surpassés, où il jouit de lui-même et de la présence spirituelle de l'objet aimé, où il ne cherche pas à se continuer parce qu'il n'appréhende pas de se perdre, où il s'absorbe tout entier dans son essence réalisée.

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