Le seul enfant qui soit à nous et qui ne se détache jamais de nous, c'est ce moi intérieur qui porte la marque de nos moindres actions, dont nous formons peu à peu la nature et dont nous suivons à chaque pas le destin avec une anxieuse attention. Mais les enfants de notre chair deviennent aussitôt indépendants de nous et, quand brûle encore l'amour qui les a fait naître, ils fuient devant nous comme l'eau qui s'écoule.
Mais l'amour n'est pas seulement créateur des corps ; s'il crée le corps d'un autre être, il crée d'abord l'être spirituel de ceux qui s'aiment : il est cet être même. On considère trop souvent l'amour comme un principe d'union entre des âmes d'abord séparées : mais il engendre d'abord chacune de ces âmes à elle-même ; il les engendre l'une à l'autre. Il est semblable à l'intelligence qui n'est pas postérieure aux idées qu'elle assemble, mais qui, dans le même acte, les unit et les fait être.
Ainsi chaque être qui aime peut assister au spectacle de sa propre naissance. L'effet de l'amour, c'est de déchirer la surface tranquille de sa conscience, de lui révéler ses puissances les plus cachées et de les mettre en mouvement. La communion qu'il réalise avec un autre être est à la fois l'instrument et le gage de cette invisible communion qui se produit en lui-même entre ses deux natures : entre son moi de désir, toujours affamé et misérable et son moi spirituel qui seul lui donne l'aliment et la vie. Mais le moi de désir ne parvient à découvrir cette présence si admirable et si proche que s'il reçoit du dehors quelque ébranlement assez fort pour l'obliger à sortir de lui-même.
Ainsi, il est vrai à la fois que l'amour nous arrache à nous-même et qu'il nous engendre à nous-même. L'âme n'habite pas dans le corps qu'elle anime, mais dans le lieu de son amour ; seulement ce lieu, l'âme ne le trouve qu'au plus profond d'elle-même. C'est pour cela que l'être que nous aimons tourne d'abord vers le centre de notre propre vie secrète toutes nos puissances d'attention et de désir. Mais il faut bien aussi qu'en nous-même ce ne soit plus nous que nous recherchions, si l'amour est un abandon de soi et une métamorphose, s'il pense toujours recevoir et ne jamais donner, si enfin l'être que nous aimons est toujours pour nous le guide prédestiné qui nous introduit dans un monde surnaturel.
Dieu embrasse tous les êtres. C'est lui qui leur donne le mouvement et la vie et c'est pourquoi on dit qu'il les aime. Il n'y a pas de différence pour lui entre les aimer et les créer. Mais l'amour des créatures vient de lui et doit remonter jusqu'à lui. Il suppose entre elles une séparation qu'il abolit. Or, cette séparation et l'amour qu'elle rend possible n'ont lieu qu'entre des êtres de chair et c'est pour cela que l'amour du Dieu créateur ne parvient à se consommer que dans l'amour d'un Dieu incarné.