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Bien que l'amour soit l'union réelle de deux êtres et qu'il n'y ait pas d'union plus parfaite que celle de la pensée et de l'idée, il ne suffit pourtant ni à celui qui est aimé de n'exister que comme une idée dans la conscience de celui qui l'aime, ni à celui qui aime de n'aimer qu'une idée qui est encore une partie de lui-même. Aucun d'eux n'éprouverait de soulagement à songer qu'il y a dans ce rapport une réciprocité qui les égalise.

Mais il n'est pas vrai d'abord que la conscience ne fasse qu'un avec ses idées, c'est-à-dire avec ce pur spectacle qui lui est offert et qui souvent ne suffit pas à l'émouvoir. Sans doute les idées n'existent qu'en nous et ce sont même parfois de pures fictions de notre esprit : pourtant, elles ne sont pas nous, puisque nous pouvons les accepter ou les repousser, et qu'il n'y a jamais rien qui soit nous, sinon notre préférence la plus cachée, et, pour ainsi dire, notre consentement pur.

Ensuite, l'amour est précisément la découverte d'un être qui est à la fois infiniment plus indépendant de nous et pourtant infiniment plus intérieur à nous que la plus parfaite de nos idées. Cet être dépend si peu de nous que nous pouvons au contraire nous placer sous sa dépendance : c'est donc que nous l'aimons comme un être qui vit hors de nous, comme une personne réelle. C'était le propre de la connaissance de transformer les êtres en idées ; mais l'amour possède le secret de cette opération souveraine, semblable à celle par laquelle le monde a été créé et qui consiste à transformer les idées en êtres.

Seulement cet être aimé, qui est tellement indépendant de nous, est pourtant plus intérieur à nous que nous-même ; car c'est lui qui nous donne le souffle et la vie, comme nous donnons nous-même le souffle et la vie à toutes nos idées. On voit ainsi se former cet admirable circuit, qui est la loi même de l'amour, et qui d'une idée fait un être qui, à son tour, nous donne l'être à nous-même.

Ce qu'il y a de commun à tous les hommes dans l'amour, c'est la joie que ce sentiment leur fait éprouver, associée, comme le dit Spinoza, à l'idée de la cause qui la produit. Mais la seule présence de l'être aimé ne peut leur suffire ; elle ajoute souvent à leur misère ; ce qu'ils désirent, c'est le consentement intérieur de sa volonté qui, s'il est en accord avec l'ordre spirituel, les unit à Dieu, et donne à leur joie la marque de l'infinité. L'amour remonte alors jusqu'à son principe et présente un caractère de perfection.

Car l'amour parfait est un acte et un don. Il n'est pas la contemplation d'une idée. Il rompt notre solitude et par conséquent nos limites. Mais s'il n'y a de don qu'en faveur d'une personne, on comprend que seul l'amour nous découvre la personne d'un autre. Si tout don est un acte volontaire, on comprend qu'il engage la nôtre. Si tout don est un don de soi, on comprend qu'il soit le plus bel emploi de soi en même temps que le sacrifice de soi. Si le don que nous recevons surpasse démesurément celui que nous avons fait, on comprend que c'est parce que, grâce à la médiation d'un autre être, il nous fait communier avec une présence surnaturelle qui agit sur nous par une simple touche.

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