Il n'y a pas de possession plus parfaite et plus pure que celle que donne le regard. On possède tout ce qu'on voit.
Les hommes, il est vrai, préfèrent se confier à des puissances plus obscures ; c'est qu'il y a dans la vue comme dans l'intelligence trop de transparence et de clarté pour eux : l'esprit s'y trouve réduit à une activité trop dépouillée. Ils n'aiment que leurs passions. Ils se sentent d'autant plus forts qu'ils reçoivent plus d'ébranlement, et ils confondent la possession avec l'agitation obscure et passive des sens inférieurs. Pourtant les perceptions de la vue ne sont pas destinées seulement à nous révéler des objets lointains, qui nous donneront, quand nous serons près d'eux, des plaisirs plus solides. Elles ne sont pas seulement des promesses, des signes avant-coureurs. Elles nous donnent de l'univers une connaissance plus pure, plus délicate et plus pleine que les autres perceptions. Elles peuvent se détacher des passions de la chair. Elles nous présentent le monde dans une lumière tranquille et bienheureuse. Aussi aimer, c'est désirer de l'objet aimé une vision tous les jours plus ample, plus exacte et plus pénétrante, une vision qui n'en laisserait rien échapper.
Mais ce n'est là qu'un symbole sensible de l'amour véritable. Car ce n'est pas le corps que l'on aime, c'est l'être spirituel, un être qu'on ne voit pas. Comme on ne peut aimer pourtant un objet que l'on ignore, on n'aime donc que son idée. Mais c'est précisément le seul amour où celui qui aime puisse espérer obtenir la possession de l'objet aimé. Car l'être réside tout entier dans l'acte de sa pensée et il ne peut y avoir d'intimité plus étroite que celle d'une pensée et de l'idée qu'elle pense.
Dira-t-on que cette possession idéale est trop fragile pour nous satisfaire, trop éloignée de la possession réelle ? Mais elle est l'essence de celle-ci, qui, sans elle, est illusoire et qui la cherche sans réussir toujours à la trouver. Quand la mémoire aura purifié tous les événements de notre vie, qu'elle aura effacé les impressions confuses que nous éprouvions quand ils avaient lieu, de manière à n'en laisser subsister que la signification profonde et secrète, tout notre passé nous apparaîtra comme dans un tableau et toute notre activité sera devenue contemplative. Or, pour aimer vraiment une personne réelle, il faut l'aimer dès maintenant comme nous voudrions l'aimer toujours. Il faut être uni à elle spirituellement. Il faut que notre amour ne puisse plus varier avec l'état de notre corps ou avec les mouvements imprévisibles de notre amour-propre, et pour cela il faut n'avoir égard, comme si elle était morte, qu'à cette idée d'elle-même, plus vraie qu'elle-même, qui, lorsque sa présence même nous est donnée, est seule à nous révéler son être véritable.